Rêver l’obscur de Starhawk

Aujourd’hui, je vous propose une analyse du livre de Starhawk, activiste écoféministe Américaine, Rêver l’obscur. Dans le cadre de mon Master, j’ai suivi un cours intitulé « Philosophie de l’environnement » encadré par Émilie Hache, philosophe et spécialiste française du mouvement écoféministe, grâce à qui j’ai eu l’occasion de faire ce travail. Je vous le livre aujourd’hui, j’espère que cette « fiche de lecture » orientée vous donnera envie de lire l’intégralité de Rêver l’obscur.

« Ce livre tente de relier le spirituel et le politique, ou plutôt d’accéder à un espace au sein duquel cette séparation n’existe pas, où les histoires de dualité que nous raconte notre culture ne nous vouent plus à répéter les même vieux scénarios ». Ceci est la première phrase du prologue de Rêver l’obscur de Starhawk et condense de manière éblouissante le message qu’il délivre. « Ce livre a pour premier sujet le pouvoir » ainsi que de magie ou « l’art de faire appel au pouvoir-du-dedans et de l’utiliser pour nous transformer, […] pour résister à la destruction à laquelle ceux qui détiennent le pouvoir-sur sont en train de vouer le monde ». Écrit au début des années 80, alors que Reagan est au pouvoir et que la menace d’une guerre nucléaire généralisée était au plus haut, Rêver l’obscur est un message d’espérance pour l’humanité. Il nous invite à nous repositionner dans un monde où l’on ne pense que de manière duelle. Il y a les bons et il y a les méchants, il y a les hommes et les femmes, il y a la nature et la culture…Il y a la vie et il y a la mort mais notre monde a tendance à les oublier tous les deux. Dès le prologue, Starhawk entrevoit un espace de possible, une dimension omise où ces séparations n’existeraient pas et qui laisserait la place pour rêver un monde autre. Et en premier lieu, avant d’envisager ce troisième lieu fécond, il faut d’abord comprendre ce que signifie rêver. Il va falloir s’abstraire de la logique mécaniste à laquelle nous sommes habitués et assumer qu’il existe des manières de penser et de ressentir le monde qui sont au-delà de nos facultés rationnelles. Ici, nous ne parlons pas du rêve freudien témoin d’une activité psychique qu’il est nécessaire d’analyser, ni de l’illusion dans laquelle nous nous berçons pour oublier la réalité du quotidien. Dans ce contexte, le rêve est celui du chamane, c’est un rêve actif, un rêve créateur que nous avons le pouvoir de transformer par le désir et la volonté. Il est un outil de perfectionnement du monde accessible à tous. Ce rêve n’est pas le fait de nos nuits mais bien de la totalité de nos vies, il s’incarne dans la moindre des actions que nous allons mettre en œuvre pour transformer notre réalité.

Le rêve est habituellement pensé comme appartenant à la nuit, ce qui se voit sous les paupières closes à l’abri de la lumière du jour. Il est déjà dans l’ombre. Si rêver fait déjà partie de la nuit, que signifie « rêver l’obscur » ? Starhawk se considère comme une sorcière et notre inconscient pointe immédiatement la relation entre l’occulte (ce qui est caché), l’ombre (ce qui est projeté quand la lumière est arrêtée) et l’obscurité (l’absence de visibilité). Une sorcière appartient à cet ensemble, elle y évolue car elle n’a pas peur du noir. Et rêver l’obscur, c’est justement faire la lumière sur cette partie de nous qui nous effraie tant et que l’on appelle notre part sombre. Rêver l’obscur, c’est avoir le courage de regarder ce qui nous fait peur, de lui apporter un peu de lumière pour réaliser qu’au final, ce n’était qu’une ombre sans réalité propre. Depuis tout petit nous avons peur du noir, nous apprenons aux enfants à éviter cette peur en gardant une veilleuse la nuit et à l’affronter petit à petit en l’y accompagnant. « Papa et maman sont là, juste à côté » : cette pensée réconfortante aide l’enfant à ouvrir les yeux dans le noir, à visualiser les ombres et à ne plus y voir des monstres mais simplement ses jouets qui ne reçoivent plus la lumière du jour. Ce noir, c’est aussi le monde de l’inconnu, de l’incompréhensible, c’est la mort que nous ne voulons pas regarder et qui pourtant appartient au grand cercle de la vie. Et dans son ouvrage, Starhawk nous invite à un voyage : examiner nos peurs les plus profondes et les envisager comme des outils pour transformer un monde toxique qu’il est indispensable de changer. L’obscurité est réhabilitée, la peur du noir, la peur de soi-même devient un moteur pour une guérison de soi avant de s’étendre à notre environnement et à l’intégralité de la communauté « vie ».

Justement, cette idée de groupe, de communauté est un aspect essentiel de Rêver l’obscur car l’auteur rappelle en permanence que personne n’est seul dans la vie. Toute une partie du livre développe les rituels magiques de guérison personnelle et de prise de pouvoir-du-dedans par le biais de la relation à la Grande Déesse notamment, et bien entendu par le rêve. Ce qui nous paraît le plus intime, un songe qui se développe dans notre tête, au cours de nos nuits où nous faisons normalement face à notre solitude la plus terrifiante, Starhawk nous montre au contraire qu’il est l’occasion de se rapprocher des autres. Rêver l’obscur ne se fait pas tout seul, il se fait au sein d’une communauté où le rêve se construit. Encore une fois, j’insiste sur son éminente différence avec l’illusion qui est celle que nous projetons lorsque nous nous disons par exemple « Je rêve de devenir aussi connue que Beyoncé ». Nous passons notre temps à « rêver » de ce genre de choses « Ah si j’étais riche… », « Ah si j’étais beau… », « Ah si j’étais autrement… » qui ne sont au final que des illusions dont nous nous berçons pour éviter de regarder la réalité en face et continuer à croire en la légitimité de la société dans laquelle nous progressons et qui nous impose ces rêves. Ils ne nous appartiennent pas, ils sont ceux de la culture dominante, qui font espérer à ceux qui veulent y croire qu’un jour ils feront partie de l’élite. Cette illusion quand elle n’aboutit pas est source d’humiliation, l’instrument favori de la culture dominante pour contrôler ses membres. Et rêver l’obscur est tout le contraire de ce songe asservissant.

Comment parvenir à la réalisation de ce rêve ? Le début du chapitre 5 nous en donne la clé : grâce à la magie. « La magie a souvent été pensée comme l’art de faire devenir vrais les rêves ; l’art de réaliser les visions. […] Nous devons avoir de nouvelles images à l’esprit. » Ces nouvelles images, nous devons les créer ensemble, les visualiser au sein d’un groupe pour qu’elles prennent forme. C’est là que le rituel devient crucial : par la préparation mentale et physique, et par l’évocation des images nous parvenons à donner corps à ce qui n’était que pensée. Or le groupe en se connectant à la Grande Déesse et en mettant en marche le cône de pouvoir (énergie prise à la terre circulant entre les participants puis remise à la terre) permet à la pensée de devenir créatrice, de prendre vie et de se matérialiser dans des projets collectifs. L’énergie que le groupe est capable de faire monter est bien plus puissante que ce qu’un seul membre peut faire, un peu à l’image de l’intelligence collective plus grande que la somme des intelligences individuelles. Et c’est le rituel qui permet aux membres du groupe de se mettre dans les conditions nécessaires à la montée de l’énergie collective.

C’est une expérience ésotérique qu’il est difficile de communiquer d’un point de vue totalement rationnel d’où la mise en garde qui a été faite plus avant. Car ce livre parle de magie, de sorcières, de pouvoirs, de Grande Déesse et de Dieu Cornu, tout un vocabulaire banni du langage occidental car il fait peur. « Ce sont des mots dérangeants », page 67. Au mieux, ceux qui osent l’utiliser sont méprisés, ce sont des païens qui ne croient pas en la toute puissance de la culture dominante émancipatrice. Amen. Au pire, ils sont dangereux, ce sont les adeptes d’une secte qui à l’instar des nazis veulent donner une dimension paranormale à notre vie quotidienne si bien régulée par le marché et la finance. Ces mots et leurs usagers n’ont pas leur place dans notre monde. Et comme l’appendice A l’a si bien détaillé, les sorcières n’ont pas leur place dans le monde capitaliste. D’ailleurs, le terme sorcière est extrêmement puissant de par l’histoire qu’il porte, les connotations qu’on lui attribue, les peurs, les a priori, et parce qu’il fait appel à quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que la culture aseptisée dans laquelle nous baignons.

Les mots sont le pouvoir. Nommer un monstre permet de le faire disparaître, inscrire sur son front le nom de Dieu donne la vie au Golem et effacer une lettre le rend inerte, mettre un nom sur une émotion permet de se l’approprier puis de l’utiliser pour se transformer. Et plus ils sont clairs, simples, plus ils sont puissants. Il portent en eux le pouvoir de l’immanence. Elle est l’opposé de la transcendance, elle est le « là et tout de suite » contre le « là-bas, plus tard ». La pensée de l’immanence est au cœur de la « religion » de la Grande Déesse. « Les noms font corps avec des manières de penser ». Elle ne dit pas dans l’esprit ou l’idée mais bien corps car la matière, la chair est ce par quoi tout existe. Cette magie définie comme « l’art de changer la conscience à volonté » est très loin des potions magiques et des invocations démoniaques sensées prendre le pouvoir sur quelqu’un. Cette magie-là permet de se libérer, de se reconnecter à son être vrai et profond, il est ce que Starhawk désigne comme l’immanence ou la Déesse qui porte un pouvoir de création, d’union, de connexion, de guérison et de nutrition. Le pouvoir-du-dedans. C’est le pouvoir contenu dans la graine avant de germer, celui de l’enfant qui grandit, de la pensée qui crée un pouvoir de maternité, non au sens d’un pouvoir qui serait uniquement accessible aux femmes parturientes mais bien ce qui complété de la paternité donne la vie. Un pouvoir de l’intérieur, utérin, de l’obscur. Rêver l’obscur est donc aussi se réapproprier le pouvoir de vie que nous avons tous au fond de nous, un pouvoir de création, de génération qui dépasse le fait de donner la vie car il est création pure. Rêver l’obscur c’est transformer la domination en génération.

Ce pouvoir se réalise dans la chair et la sexualité est un pan important de l’ouvrage. « Tous les actes d’amour et de plaisir sont mes rituels » dit la Déesse (page 216). Il ne faut pas oublier que le sous titre est Femmes, magie et politique, et qu’il résume parfaitement ce dont il traite. Pour le moment, nous avons surtout parlé du côté « magique » de l’œuvre, et il est temps désormais de parler de celles qui la pratiquent : les femmes. Nous avons évoqué les sorcières et la maternité nous n’avions donc pas tout à fait éludé la question et il faut reconnaître que ce livre et surtout son auteur sont des références du mouvement écoféministe dans le monde. Disons que dans le monde occidental, les femmes et la nature ont été associées principalement pour les dévaloriser l’une l’autre et que les femmes, de par leur position sociale et la domination à laquelle elles sont soumises ont plus de facilité à voir ce lien de dévalorisation commune. Certaines femmes comme Starhawk ont cherché, en se regroupant dans une pratique politique féministe et « écologiste » (le mot est désormais trop dévoyé pour être utilisé proprement), à expérimenter de nouvelles formes de pouvoir et à s’émanciper d’une culture dominatrice ayant pour valeurs fondamentales des schémas destructeurs. Ces femmes œuvrent pour la vie. Dans cette culture, les femmes ont un rôle générateur et leur sexualité est contrôlée par d’autres qu’elles mêmes. Par exemple l’église catholique en interdisant la contraception ou certains pays en pénalisant l’avortement forcent les femmes à assumer des grossesses non voulues et les contraignent à vivre une vie dont elles ne voulaient pas. Elles les privent d’une partie de leur humanité et forcent des enfants à naître dans des conditions où ils ne pourront recevoir tout ce dont ils ont besoin pour grandir sereinement. C’est une fabrique de la misère, celle des femmes et des générations futures. Et ces enfants qui ne recevront que la pauvreté et l’humiliation de leur condition en héritage auront encore plus envie de rêver de s’en extirper par l’illusion que leur fournit la culture dominante, en consommant en excès et en cherchant à faire partie des dominants. Or, les places sont chères là haut et très bien gardées. D’ailleurs, ceux qui y sont ont tellement peur de s’en voir bannis qu’ils font tout en leur pouvoir(-sur) pour s’y accrocher. Et les femmes qui cherchent à atteindre ces sommets se voient irrémédiablement opposer leur sexe comme preuve de non conformité à la place désirée. Elles ne sont pas de ce monde et doivent se conformer à leur rôle. Et comme faire des enfants est leur seule valeur dans ce monde, elles n’ont d’autre choix que de procréer pour pouvoir exister au sein de la société à travers leur progéniture. Les femmes, dans ce monde, ne servent qu’à faire de nouveaux petits consommateurs qui eux-mêmes en feront d’autres et ainsi de suite. Une femme qui n’a pas d’enfant est un parasite : elle vole le travail des hommes et ne fait pas ce pour quoi ce monde la destine. La culture dominante contrôle la sexualité de la femme comme elle contrôle tout ce qui pourrait ressembler à espace d’émancipation et de liberté pour chacune. Ainsi, une femme homosexuelle est ce qu’il y a de plus redoutable pour cette culture : elle prend possession de sa sexualité pour en faire profiter celles qui n’ont pas le pouvoir de générer avec elle. Elle prive deux fois les hommes d’un plaisir qui leur est dû : celui du corps de la femme et celui de procréer.

La pensée écoféministe remet la sexualité dans une dynamique d’empowerment et non d’oppression comme c’est le cas dans la société occidentale. Le sexe est une source de pouvoir, cela n’est pas nouveau en revanche, ce qui l’est c’est qu’il est une possibilité pour chacun.e de reprendre le contrôle sur son soi et de prendre le pouvoir-du-dedans. Le sexe est une énergie, elle fonctionne un peu comme l’électricité : circulation de flux d’un pôle vers un autre. Et cette fluidité, l’accumulation charge, de tension érotique d’un membre vers l’autre qui crée la dynamique sexuelle. « Les courants de polarité sont des forces très puissantes, et la formation magique consiste notamment à apprendre à reconnaître et à canaliser ces courants » (page 223). Et cette polarité peut se retrouver entre deux (ou plus) personnes différentes qui font circuler cette énergie mais aussi en une seule personne qui apprend à s’aimer. La prise du pouvoir-du-dedans passe aussi par la réappropriation de son propre corps, l’accepter tel qu’il est, l’aimer, le désirer, le toucher, le caresser, se donner tout l’amour auquel nous avons le droit. Depuis la tendre enfance, les femmes apprennent que leur corps ne vaut quelque chose que dans le désir de l’homme et qu’il est primordial qu’il suive une esthétique, un canon bien précis pour susciter l’excitation et la jouissance masculines. Et personne n’enseigne aux filles qu’un corps aimé de soi vaut bien plus que le corps d’une autre auquel on souhaite ressembler. Encore, nous retrouvons l’illusion véhiculée par la culture dominante et qui enferme ses membres dans une spirale de désirs inaccessibles et inassouvis, générant frustration et besoin d’assouvissement de ses pulsions agressives en dominant sur les plus faibles permettant de transformer cette colère insupportable en quelque chose qui ressemblerait à l’illusion imposée. Et le corps des femmes est l’objet parfait pour satisfaire ces pulsions irrépressibles. Comme exprimé dans l’appendice A, il est plus facile de s’en prendre à plus faible que ce soit plutôt « que d’admettre sa propre impuissance ». Car là est bien le nœud du problème : l’impossibilité d’exister dans un monde où le pouvoir-sur domine alors essayer de l’exercer sur d’autre comme on le subit, plutôt que de partir dans une dynamique inverse où l’on reprendrait possession de soi par le pouvoir-du-dedans. C’est afin de lutter contre cette image nocive et surtout complètement fausse qu’il est impératif que les femmes, dans leur processus de transformation, de guérison et de prise de pouvoir-du-dedans se réapproprient leur corps dans leur sexualité, dans leur humanité et dans leur unicité. « La sexualité est sacrée, […] quand elle est valeur, elle ne devient pas une obsession » (page 89).

Là où cette histoire de polarité est intéressante c’est parce que, d’une certaine manière, elle permet de sortir de la dualité dont nous parlons depuis le début de l’ouvrage. Le monde occidental est basé sur ces oppositions et le but de Starhawk est de trouver un espace autre qui permettrait à une nouvelle réalité de s’épanouir. La circulation de l’énergie d’un pôle vers un autre n’est pas un aller-retour mais une sphère parfaite, où tous les points sont équidistants du centre. Ceci nous permet de sortir des la dualité plane pour entrer dans une troisième dimension dans laquelle on prend de la hauteur, de la profondeur dans le cas de la plongée vers l’obscurité. La magie du sexe permet alors d’entrer dans cette dimension en dehors de la dualité primaire du monde qui nous entoure et par là, de prendre possession du « pouvoir de guérir, d’apprendre, de créer » (page 220). La plongée vers l’obscurité à laquelle nous invite Starhawk est la condition impérative pour refuser la domination exercée par notre société, de se libérer de son oppression, du contrôle obsessionnel de ses membres sur eux-mêmes et sur tout ce qui dérange. « Retrouver son pouvoir personnel nous donne le courage de demander un changement à la base du pouvoir de la société » (page 127). Ce pouvoir personnel se découvre aussi et peut-être même surtout par le partage avec la communauté. Comme nous l’avons dit précédemment, aller explorer ce noir au fond de nous même est effrayant et nécessite un accompagnement, ce que fait la communauté, le convent, le groupe qui pratique la magie. Et il s’avère que le premier principe de la magie est « toutes les choses sont interconnectées » (page 93). Mais pour ce, il faut faire confiance : c’est un premier pas pour se débarrasser de la peur. Cette peur nous entrave, elle est l’outil ultime du pouvoir-sur. Et en nous détachant progressivement de la crainte qu’elle nous inspire, nous prenons conscience de notre responsabilité collective dans l’instant et dans notre environnement, dans le monde entier de par ce principe premier d’interconnexion. Puisque mes actions, mes choix influent sur la vie d’autrui, alors j’en suis responsable et je dois faire en conséquence, même si je ne suis évidemment pas responsable de tout. Nous le sommes tous en substance, nous devons partager aussi cette responsabilité. Tout remettre en relation à commencer par la vie avec tous ses composants : nous, les êtres vivants, l’inerte, l’environnement, les forces physiques, mais aussi la mort qui par la putréfaction, la décomposition et la digestion recyclera ce qui n’est plus pour créer à nouveau. Notre monde oublie que c’est la mort qui nourrit la vie, que c’est de la disparition d’un être qu’un autre peut venir au monde et c’est cela aussi prendre sa part de responsabilité dans la vie. C’est admettre que les énergies montent puis descendent, que tous les être vivants grandissent puis périssent, que ce cycle est immuable et qu’il est indispensable. Il ne s’agit pas d’une dualité, bien au contraire, ce sont des composants de la sphère parfaite citée précédemment, ils sont dans l’espace entre les oppositions. La vie est sacrée, la mort est sacrée, elles sont interconnectées comme nous.

Tout ceci n’est possible qu’en sortant de la « culture de la mise à distance », celle qui nous incite à « nous voir nous-mêmes à l’écart du monde » et à le voir « comme constitué de parties divisées, isolées, sans vie » (page 40). Celle qui fonctionne grâce au pouvoir-sur, qui violente, qui menace, qui opprime, celle basée sur des transformations ayant eu lieu depuis la Renaissance et qui ont « servi avantageusement les classes montantes professionnelles argentées et ont rendu possible l’exploitation brutale, extensive et irresponsable des femmes, des travailleurs et de la nature » (page 281). Cette culture nous assigne des rôles toxiques car ils ne permettent à aucun de ses membres d’exprimer sa vitalité véritable. Notre premier devoir est de faire acte de justice envers soi-même, de reprendre sa place dans le cercle de la vie non en tant que générateur mais que créateur. Cette justice se met en œuvre quand nous prenons conscience de notre responsabilité quant à l’état de la vie qui nous entoure : l’environnement, la campagne, les animaux, notre société, les enfants… Tout ce qui fait notre monde vivant et qui dépérit. Car tout est interconnecté. Le premier acte sera d’aller vers le changement, vers un monde de l’immanence basé sur l’intégrité et mis en œuvre par le rêve commun. Et comment procéder ? Aller contre la peur ne sert à rien, c’est la nourrir, lui donner de la force supplémentaire. Il faut au contraire s’appuyer sur ce qui nous relie tous, sur la base de la vie, sur ce qui qui fait que nous sommes reliés. Il s’agit d’« un amour pour le monde tout entier, éternellement en train de se créer lui-même, un amour pour la lumière et la mystérieuse obscurité, et un amour en colère contre tout ce qui diminuerait la beauté indescriptible du monde » (page 93). Se réapproprier ses émotions par le pouvoir des mots, les transformer par l’amour immanent, en faire le terreau d’un monde plus juste pour tout le vivant dont nous faisons partie intégrante. Arrêter de séparer, se lier par la communauté à soi et aux autres, se réparer et réparer notre relation au vivant. Le but n’a jamais été de sauver le monde : il survivra bien sans nous. En revanche, il faut réintégrer le vivant et rééquilibrer notre rapport au monde pour arrêter de détruire notre environnement. C’est l’urgence à laquelle ont répondu les écoféministes dans leurs premières luttes : un danger de mort imminent, une volonté de sauvegarder la vie, la peur de voir leurs enfants être la dernière génération humaine. Et c’est alors qu’elles ont décidé, par l’action politique, la magie, le tissage et d’autres actes de transformer les choses. «  Nous pouvons nous réapproprier le pouvoir de donner forme à nous-mêmes et au monde autour de nous » (page 93). Transformer la colère en volonté, la mettre en action par l’amour condensé par les rituels à la Grande Déesse, changer de manière de penser, reprendre possession de son plaisir, de sa valeur, danser, chanter, rire, approfondir sa capacité de joie, comprendre les mystères et agir politiquement pour changer de paradigme. Réaliser ses vision, rêver l’obscur.

« Et nous ne sommes pas, en vérité, à distance de ce monde. Nous faisons partie du cercle. […]

Il est encore temps de choisir ce pouvoir là » (pages 51-52).

Un an déjà…

Un an sans écrire, enfin un peu moins pour être honnête, avec la sensation d’une éternité sans m’exprimer dans la chair. Je n’ai aucune envie de vous demander ce que vous avez fait durant ces derniers mois, on a tous fait pareil, tenter de se faire à la situation, s’adapter de son mieux. Pour certains, faire preuve de résilience. Je déteste cette expression « être résilient », comme si j’étais un morceau de mousse plastique prête à reprendre sa forme initiale après avoir été soumise à une contrainte extérieure inopinée. Non, la résilience, ce n’est pas pour moi. Quand il m’arrive quelque chose, j’en garde une trace, je ne me remets pas de tout événement comme si de rien n’était. Je ne suis pas comme ces balles anti stress qu’on peut à loisir malaxer et relâcher et qui invariablement, reprennent leur jolie petite forme de boule de mousse. Non, je suis un être humain sur qui s’imprime des marques, plus ou moins persistantes certes, mais qui garde la mémoire de ce qu’elle a vécu. Je n’oublierai pas cette période pandémique que nous traversons, je me souviendrai de la douleur de la disparition, de l’enfermement, de la privation de contact, de la déshumanisation croissante, de la perte de repères, du délitement culturel, social, humain, global… Et je n’oublierai pas que nous sommes à l’origine de cette catastrophe et que c’est tous ensemble que nous pourrons nous en sortir. Un an de stase, un an d’attente et un retour en France dans ces circonstances étranges.

La forêt de la Roche Turpin était toute duveteuse, il avait neigé les jours précédents et pour quelques heures encore nous profitions de cette ouate iridescente reflétant les derniers rayons d’un soleil d’hiver qui devait s’évanouir. Je marchais comme un canard encombrée par mon ventre de parturiente presque au bout de son œuvre, doucement mais sûrement sur les chemins verglacés, heureuse de profiter d’un moment dehors, juste à l’extérieur. Alors que j’allais à mon train de sénateur, deux personnes plongées dans une conversation dramatique et quasi énigmatique d’après les bribes que j’en reçus me dépassaient sans me témoigner la moindre attention. Et cela m’allait très bien ainsi. Le jeune homme disait froidement à la femme qui paraissait être sa mère « Pour moi, la famille c’est fini » et elle de lui répondre piquée au vif et chafouine « Mais enfin, la famille c’est nous! » quand soudain, je vis arriver vers moi un jeune chien de berger, fou de plaisir de gambader dans l’air froid, les pattes touchant à peine le sol gelé, sautant et courant sans but précis sauf celui de laisser filer un trop plein d’énergie contenu dans nos intérieurs confinés. Il se rua vers moi, je l’accueillis avec tout l’amour et la bienveillance qu’on peut avoir pour un chiot heureux de vivre, lui grattai le poil puis le laissai repartir comme il était venu: libre et joyeux. Il reprit son chemin qui s’avéra être aussi celui des deux grognons qui venaient de me dépasser et malheureusement, il ne fut pas reçu aussi agréablement par eux. Le chiot se rua dan les jambes de la femme quelque peu âgée, elle glissa, fit un bruit mou en atterrissant sans violence sur son séant, surprise par une bousculade vive et inopinée. La dame était à terre, les fesses dans la neige et le chien haletant et tout excité venait lui lécher le visage. Elle cherchait à l’éloigner mais lui revenait de plus belle jouer avec celle qui maintenant était à son niveau. Durant tout ce temps, nous entendions se rapprocher à pas rapides la maîtresse du chiot qui tentait de son mieux de rappeler l’animal sans conviction ni autorité. Elle rattrapa le chien qui continuait de sauter autour de nous, je m’approchai pour aider la femme âgée à se relever pendant que l’homme qui devait avoir mon âge nous regardait faire. Il ne fit pas un geste pour venir en aide à cette femme à terre, lui qui semblait être au moins de sa famille. Une fois debout, ni un merci, ni une parole aimable, que des reproches. « J’espère que je ne me suis rien cassé » lança t-elle à la jeune maîtresse en s’éloignant de nous, laissant couler un silence menaçant dans ses propos. J’eus envie de lui répondre « Si vous vous étiez cassé quelque chose Madame, vous le sauriez déjà » mais je retins cette agressivité que l’attitude de ce couple avait provoqué en moi. Pas la peine d’envenimer la situation. Chacun reprit son chemin et l’anecdote devait en rester là. Sauf, dans ma tête, comme d’habitude.

Jusque là, j’étais profondément sereine dans ma petite balade sylvestre et cette rencontre avait terni ce moment de calme que je réclamais depuis si longtemps. Que s’était-il passé pour que j’en sois si émue? Une vieille dame était tombée par terre à cause d’un chien qui lui avait sauté dessus. En soi, c’est digne d’une apparition dans « vidéo gags » et non d’un post pseudo philosophique. En revoyant la scène avec la musique de Benny Hill en fond sonore, c’était franchement comique. Ce qui ne l’était pas, c’était la quantité d’émotions « négatives » qu’elle contenait. L’homme et la femme transportaient déjà de la colère et de la souffrance avant l’épisode fâcheux, j’en avais eu un bref aperçu quand ils me dépassaient. J’étais d’ailleurs soulagée qu’ils ne s’attardent pas à mes côtés tant ils étaient émotionnellement lourds. Puis l’incident survint, neutre, le chien s’en foutait lui de sauter sur quelqu’un de mauvaise humeur, il voulait jouer c’est tout. Enfin, la réponse menaçante de la dame après avoir été relevée par deux étrangères, le jeune homme nous regardant faire à trois pas de distance. La maîtresse du jeune chien devint le paratonnerre pour toute la colère que la vieille dame portait. Elle devait s’en prendre à quelqu’un du malheur qu’elle traversait et elle jugeait plus opportun de le déverser violemment sur une jeune femme qui n’y était pour rien plutôt que de regarder au fond d’elle-même sa propre responsabilité dans son mal être. C’est tellement plus facile de vomir ses poubelles émotionnelles sur d’autres, de s’en débarrasser pour ne plus en être souillé, enfin le croit-on. Cette dame ne nous remercia pas de l’aider, elle nous gueula dessus puis s’éloigna en proférant des menaces sourdes à l’égard du chien et de sa maîtresse. Elle était pleine de haine contre eux parce que c’était plus facile que de transformer cette haine en action positive pour résoudre la situation conflictuelle dans laquelle elle se trouvait avec le jeune homme. Elle était en colère et devait la passer sur quelqu’un et de préférence, plus faible qu’elle. Oui, faut pas se leurrer, on s’attaque rarement à plus fort que soi. Une jeune femme fautive de n’avoir gardé son chien en laisse, ce dernier l’ayant bousculée et jetée à terre, cela paraît parfait comme bouc émissaire. Un déversoir à émotions néfastes idéal.

Ceci n’est qu’un exemple de ce qu’il se passe au quotidien autour de nous. Nous sommes en permanence témoins, victimes ou acteurs de ces situations agressives. Une personne A se sent mal, un événement se produit impliquant une personne B sur laquelle on va déverser une agressivité contenue comme si elle était responsable de notre état pré incident. La personne B a deux possibilités: l’esquive ou la réplique mais dans les deux cas, on reçoit une décharge émotionnelle très forte. Et il n’est pas nécessaire de parler. Prenez les exemples d’incivilités routières: la voiture devant l’extension de sa propre personne permet d’exprimer à travers ce véhicule le mal être que nous souhaitons imposer aux autres. On cherche à s’en débarrasser coûte que coûte car c’est trop pénible, désagréable et qu’on ne veut pas être seul dans ce malaise. Peut-être pas la meilleure chose du monde à partager. La personne B au final, ayant capté les émotions néfastes de la personne A va les transmettre à son tour à une autre personne, de préférence comme dit précédemment, plus faible qu’elle: une femme, un enfant, un animal, souvent un objet que l’on va détruire après y avoir mis toute notre haine. Combien de vaisselle cassée, de téléphones portables éclatés contre les murs, de portes claquées et vitres brisées à cause d’émotions qui ne nous appartenaient pas. Il faut agir contre cette contamination ignoble, cette épidémie qui ronge véritablement les liens qui nous unissent. Oui, il y a une maladie qui fait peur en ce moment mais elle n’est qu’un prétexte comme beaucoup d’autres pour ne pas regarder la vérité en face: nous étions malades bien avant la pandémie.

Malades de nos émotions, non qu’elles soient problématiques bien au contraire, elles nous sont éminemment nécessaires pas seulement pour nous comprendre mais aussi pour entrer en interaction avec notre environnement. J’ai écrit émotions « négatives » en insistant sur les guillemets car en soi, elles ne sont que des informations, c’est notre propre interprétation qui les désignent comme « bonnes » ou « mauvaises ». Il faut apprendre à les accueillir telles qu’elles sont: des messages qui nous indiquent comment nous nous sentons. Sauf danger de mort ou acte d’amour pur, elles sont rarement de bon conseil pour prendre une décision. La colère en particulier, il faut s’en méfier plus que tout. Alors oui, c’est facile à écrire, bien au chaud derrière mon ordinateur après avoir pris le temps d’analyser cette situation anodine et pourtant porteuse d’une infinité de problèmes humains, c’est facile de dire qu’il faut se méfier de sa colère. En revanche, ça l’est beaucoup moins à 6 heures du matin alors qu’on est réveillé pour la troisième fois par un enfant qui hurle et qu’il ne reste plus assez de temps pour dormir avant de devoir aller travailler. On en veut à l’enfant malade qui pleure parce qu’il ne sait pas s’exprimer autrement, on est fatigué et on est impuissant face à ce mal être qu’on ne peut apaiser, on subit et on laisse sortir une violence parfois incontrôlée. Ce n’est ni excusable ni justifiable, c’est compréhensible. Mais imaginez que ce gars qui vous énerve dans le métro parce qu’il vous a bousculé en entrant sans même s’excuser, ou cette femme qui s’est rabattue devant vous sur la route alors que vous êtes pressé et stressé, soit ce petit enfant irresponsable de la situation mais victime de vos propres émotions antérieures: serait-ce juste de les lui faire subir? A t-on vraiment le droit de reprocher à une personne la survenue d’un événement comme s’il était responsable de tous les malheurs du monde? Ce connard sur la route qui freine brusquement est-il le seul fautif des embouteillages? Cette pétasse qui parle à la télé et dit n’importe quoi est-elle seule responsable de l’état du monde? Bien évidemment non, pas seule mais un peu, comme nous le sommes tous. Si ce qu’elle dit nous énerve autant c’est parce qu’il y a un terreau fertile en nous pour la colère, si les comportements d’incivilité nous heurtent tant c’est parce que nous leur laissons de la place pour se développer en nous. Nous sommes à la fois acteurs, victimes et témoins parce que nous y sommes totalement immergés. Une seule possibilité: prendre de la distance.

Comment? Respirer d’abord, on n’imagine pas le pouvoir que la respiration peut avoir sur nous, ça permet de prendre un peu de temps avant de réagir et de faire baisser la pression émotionnelle. Puis admettre que nous sommes tout aussi responsable que la personne en face de la situation telle qu’elle est pour une raison simple: nous sommes en vie en même temps et nous nous retrouvons au même endroit, il faut assumer ce lien du hasard. Sourire enfin, rien que cela permet de désamorcer les situation les plus complexes, en tout cas commencer par sourire intérieurement pas la peine de prendre des risques face à quelqu’un qui prendrait ce sourire pour une provocation. Et laisser couler, ne pas prendre sur soi les émotions de l’autre, esquiver son agressivité, ne pas entrer dans le jeu de la colère, il n’entraîne que plus de colère. Facile à dire toujours, je sais, mais c’est impératif de le faire. Pas seulement pour soi mais pour l’ensemble de l’humanité. Nous sommes dans une situation où nous pensons que c’est la faute du gouvernement si on est enfermé à la maison, c’est de la faute des multinationales si on n’a pas les vaccin à temps, c’est de la faute des générations précédentes si l’environnement est pollué, c’est toujours de la faute des autres, jamais la nôtre or c’est complètement faux. Nous sommes tous responsables de la totalité de la situation à l’instant T et ne pas l’admettre c’est continuer à ignorer les problèmes. Il n’est pas question ici de se sentir coupable et de se reprocher toute la misère de notre pauvre planète mais bien d’accepter qu’en tant qu’être humain agissant dans le monde, nous avons notre part de responsabilité dans ce qu’il se passe. Et cette acceptation de notre responsabilité collective, de notre lien qui nous unit tous en chaque instant et situation nous fera grandir. A partir de là, en devenant adulte, nous reprendrons le pouvoir sur nous-même et pourrons maîtriser d’avantage nos émotions. On pourrait croire que c’est le contraire: d’abord maîtriser les émotions et ensuite grandir mais non, c’est l’inverse: on grandit et on apprend.

Pour ce qui est de nos poubelles émotionnelles, le chemin sera long et périlleux, car nous sommes trop habitués à être dans une relation duelle entre elles et nous (incluant l’autre, celui qui déverse ou subit) là où il faudrait adopter un rythme ternaire: survenue de l’émotion, accueil dans un temps retenu, réponse adaptée. Il suffit de suspendre un peu ce moment entre la réception et la réponse, laisser exister un troisième temps de prise de distance et d’acceptation de notre propre responsabilité dans la situation pour apprendre petit à petit à désamorcer l’agressivité et mieux vivre ensemble. Chacun selon ses moyens, chacun à son rythme, mais toujours dans un mouvement d’amour de soi et de l’autre. Ah oui, c’est ma marotte ça: aimer. On n’a plus le choix maintenant, il faut inverser cette tendance délétère dans laquelle nous nous noyons et entraînons le monde humain et non humain malheureusement, il faut s’affranchir de cette agressivité permanente dans laquelle on baigne et qui nous dissout tous, adultes et petits, tous innocents mais responsables de nos vies et de la situation globale. Oui, même l’enfant qui vient de naître est responsable de l’ensemble de la situation sur Terre non dans une optique de culpabilité, mais parce qu’il fait partie de la vie et que nous sommes là pour lui apprendre à accepter cette responsabilité vis-à-vis du reste du monde. Et pourtant, on l’aime ce petit être, on veut le protéger, on lui donnerait tout pour qu’il se développe du mieux possible et qu’il accède à ce pouvoir de répondre de notre situation globale, alors pourquoi ne pas le faire pour soi? Pour tous ceux qui nous entourent? Charité bien ordonnée commence par soi même et dans ce cas, nous sommes tous en grand manque d’amour. Et à mon humble avis, c’est cela qui nous enchaîne dans une vie de souffrance, d’agressivité et d’isolement. Alors, si on commençait par souffler un coup et chercher à s’aimer un peu plus, rien qu’un peu, tel que nous sommes sans juger et sans punir? Juste aimer le nouveau né au fond de soi et accepter qu’il est responsable mais non coupable, lui donner la force vive d’avancer sereinement dans la vie? Pour soi-même et pour le monde. Un tout petit effort pour commencer. Et puis, nous n’avons plus vraiment le choix: nous sommes tous dans la même galère et c’est ensemble que nous l’empêcherons de couler.

Amateratsu

Il y a proche de chez moi, une petite échoppe où j’aime beaucoup flâner et que j’appelle affectueusement « le magasin de cailloux ».

C’est un lieu où, comme son surnom l’indique, on peut acheter diverses pierres, semi-précieuses ou non, d’ornementations et de bijouterie. Mais c’est aussi un magasin où sont réunis l’eau, le feu, la terre, la pierre et l’air dans le pur esprit de la combinaison des deux religions du Japon: Shinto et Bouddhisme.

Hier, une fois n’est pas coutume, j’y suis allée pour me rincer l’esprit du foutoir impressionnant qui l’envahit depuis toujours. Et par chance, une des vendeuses parlait un peu anglais (je rappelle que mon niveau de japonais est tellement mauvais qu’il ne figure pas dans la classification officielle). J’en ai profité pour lui poser des questions qui me taraudaient sur ce petit magasin, sur le pourquoi de tant d’éléments « naturels » présents dans le double culte japonais. Et sa réponse m’a surprise: cela date de bien avant la religion.

Qu’y avait-il au Japon avant le Bouddhisme et le Shintoïsme? Comme dans beaucoup de peuplades asiatiques, l’animisme et le shamanisme étaient de rigueur. D’ailleurs, ces cultes sont encore présents chez les Aïnous, peuplade originaire du Japon maintenant uniquement présente sur l’île de Hokkaïdo. Mais il s’avère que le Shintoïsme a condensé une bonne partie des mythes et des croyances primaires et se soit organisée par la suite, comme une religion d’État.

Pour commencer, on peut essayer de définir la notion de kami dans ce culte à la nature. D’après Motoori Norinaga il s’agit « d’abord de toutes les divinité du ciel et de la terre qui sont mentionnées dans la littérature classique; puis les augustes esprits présents dans les sanctuaires où on leur rend un culte. » Il en existe de bonnes, de mauvaises, d’augustes et des vulgaires. C’est leur diversité qui fait leur qualité propre. Les arbres et les pierres de grande taille ou de formes particulières furent vénérés comme lieu de résidence ou comme support matériel de ces divinités. On peut rappeler qu’aujourd’hui encore, un véritable culte est rendu au mont Fuji où des milliers de Japonais se rendent pour gravir ses pentes en pleine nuit afin d’assister au lever du soleil sur le Japon. Nihon signifiant littéralement « l’origine du Soleil », nom que s’est donné la terre où j’habite en ce moment.

Résonance millénaire, un culte actuel versé dans la tradition plus que dans la dévotion mais sous tendant fortement l’identité japonaise. La déesse Amateratsu veille toujours sur le peuple aux trois mille îles. Oui, vous avez bien lu, une déesse maîtresse de l’astre solaire, et présidant à la destinée du Japon. D’après la légende, la famille impériale japonaise descend de cette divinité et se transmet, depuis des temps immémoriaux, les attributs d’Amateratsu à savoir un miroir, une épée et un bijou en forme de virgule.

Ce bijou à la forme si particulière serait une rémanence de cultes shamaniques. Il aurait pu à l’origine être un croc, une griffe d’ours et on peut aussi y voir la forme d’un fœtus. Il a ensuite était produit dans le culte comme étant à l’origine un collier de fertilité porté par la déesse et offert à son petit fils, descendu sur Terre pour régner sur le Japon. De plus, de nombreux chercheurs voient en Amateratsu une persistance dans le culte shinto de la figure de la chamane protohistorique. Mais nous parlerons plus en détail de la puissance fantastique des divinités féminines japonaises dans un autre article.

Cette idée m’a bousculée: comment un peuple ayant pour divinité suprême un être féminin a pu en arriver à dénigrer autant ses femmes et ce depuis si longtemps? C’est Kenneth Henshall, historien britannique et auteur de « Dimensions of Japanese society: Gender, Margins, Mainstream » qui m’a apporté des éléments de réponse.

Tout d’abord et sans ambage, le Japon est une société à dominance masculine mais où les concepts de féminin et de masculin sont différents des nôtres. Et la raison en est simple: nous sommes des civilisations différentes. Là où nous voyons des comportements à première vue paradoxaux, ils sont naturels aux Japonais. Il faut simplement comprendre que ce qui nous paraît étrange est en fait le moyen que cette civilisation a choisi pour répondre aux nécessités absolues de vie en commun que chaque société rencontre. Et le chemin qu’a pris le Japon n’est tout pas le même qu’a suivi l’occident. Le Japon est basé sur une éthique situationnelle, régulé par un code de conduite spécifique aux situations et non sur un mode universel. Loin, bien loin d’une vision manichéenne du bien et du mal ou des Dix Commandements. A partir de là, tout comparatisme devient obsolète puisque impraticable.

Revenons en au paradoxe d’Amateratsu. Il semblerait que l’apparition du Bouddhisme et du Confucianisme soit à l’origine de l’oppression des femmes. En effet, auparavant, le mariage était patrilocal (c’est-à-dire que le mari allait s’installer chez la femme) et que la famille matrilinéaire s’imposait naturellement. En outre, les femmes avaient droit à la propriété et à l’héritage, mais pour cause de guerres incessantes, le modèle martial s’est imposé et les femmes se sont vues diminuées progressivement, faute d’aptitudes au combat. Cependant, à partir du 16ème siècle, alors que la guerre civile est achevée, les Samouraïs autrefois tout puissants deviennent des bureaucrates et se trouvent désinvestis d’une forme de pouvoir pour en acquérir un autre. Cependant, la peur de s’en voir privé est telle que la loi morale se durcit d’avantage ne laissant aux femmes que la possibilité d’être des objets au service de leurs pères ou de leurs époux.

En 1716, un ouvrage anonyme intitulé « Onna Daigaku » (le grand apprentissage des femmes) fortement emprunt de confucianisme, énonce les obligations de la femme dans la société japonaise.

« Elle doit considérer son époux comme son seigneur, et doit le servir avec révérence et adoration, sans le mépriser ni avoir de pensées légères à son égard. L’obéissance est le devoir de la femme, et ce pour sa vie entière. Dans ses interactions avec son époux, autant l’expression de sa figure que la manière de s’adresser à lui doivent être courtois, humbles, conciliatoire, jamais maussade ou intraitable, grossier et arrogant et cela doit être le premier et le plus grand de ses soins. »

Il considère aussi que la femme se doit de connaître ses propres défauts: « Les cinq plus grandes infirmités de la femme sont l’indocilité, le mécontentement, la calomnie, la jalousie et et la bêtise. Sans aucun doute, ces cinq infirmités se retrouvent chez sept à huit femmes sur dix, et c’est d’elles que survient l’infériorité de la femme par rapport à l’homme. Une femme doit les éradiquer par auto-inspection et reproches à son encontre. Mais le pire de ces maux cinq maux qui est parent du cinquième est la bêtise… La stupidité de son caractère est telle qu’il lui incombe, à chaque instant, de se méfier d’elle ou d’obéir à son mari. »

Une femme devait obéissance à son père, puis à son mari, elle devait être la première debout et la dernière couchée pour s’occuper de la maison, nettoyer, ranger, tout garder en ordre. Néanmoins, elle devait suivre les consignes de son mari car elle était apparemment trop stupide pour y arriver seule, ce faisant elle n’était plus qu’une servante suivant les instructions de son mari. D’après la loi confucianiste, le seul moyen pour une femme d’avoir un semblant de valeur, c’était de remplir son rôle et de s’y plier sans ménagement.

Exit Amateratsu, exit le pouvoir des femmes, exit même les racines de la culture japonaise ici écartées par une religion étrangère mais conférant à des hommes qui avaient besoin de protection, un pouvoir supérieur sur autrui. Dans le but de se donner des règles structurant la société, les dirigeants ont adopté un code mettant systématiquement les femmes à l’écart et les enfermant dans un rôle où leur pouvoir originel est confisqué. Mais seulement en surface car lorsque la femme devient mère, les relations de pouvoir dans la famille changent du tout au tout. Et cela, aucun code humain ne pourra y déroger.

Finalement, peut-être que le pouvoir des femmes Japonaises est bien plus grand dans cette société qui nous paraît si paradoxale…

22 avril 2020

Je ne sais pas vous, mais moi, ce confinement commence à me taper sur le système et même à m’esquinter sérieusement le moral. Et pourtant, je suis rodée : ça fait trois ans que je vis comme ça. Bon, pas tout à fait il faut être honnête : il y a un peu plus de monde chez moi 24h/24 en ce moment. Alors, pourquoi je m’inflige un tel traitement demanderez-vous et justement ? Parce que je cherche ma place en ce monde et ce depuis vraiment trop longtemps. Je vis dans un petit appartement à Tokyo, une cage dorée peut-être mais un lieu d’enfermement tout de même. Et à l’heure actuelle, de plus en plus de personnes réalisent qu’elles aussi, vivent en prison et voudraient être libérées.
Examinons la situation : pour près de 4,5 milliards de personnes à travers la planète (ce chiffre est inimaginable, je n’arrive pas à me projeter autant d’individus), le seul endroit où ils peuvent évoluer (et encore quand ils en ont un) sans autorisation particulière, c’est entre les quatre murs de leur habitation. Et ce que certains commencent à réaliser, c’est que cet endroit n’est peut-être pas leur « chez-eux », un endroit où manger, dormir et faire diverses choses certes mais, pas là où ils se sentent bien. Subitement les interminables heures de paperasse et de queues dans les magasins deviennent enviables… bien plus que de rester seul avec soi-même et de regarder le trou béant que nous avons tous dans la poitrine.
Aïe. Nous ne voyons plus que ça, l’ombre tapie dans nos cœurs, puisqu’il n’y a plus rien pour nous distraire et qu’elle, elle est là. C’est d’ailleurs une des seules choses qui n’a pas disparu de nos vies. Toute cette agitation quotidienne qui nous permettait de ne pas voir ces ombres effrayantes et douloureuses, envolée, évanouie sans autre espoir que de faire renaître la lumière pour chasser l’obscurité. On en a tous peur et c’est normal. L’inconnu, l’indiscernable, l’impalpable… dans notre monde où tout doit être compté et mesuré, cette noirceur au fond de nous est une abomination et une anomalie qu’il faut éviter et ignorer. Mais à force de l’ignorer et de l’exclure de nos vies, nous en sommes à ne plus voir qu’elle et la peur s’installe, encore plus noire, gluante et plombante que ces petites ombres au fond de nous.
Et pourtant, il suffit d’allumer la lumière pour que les ombres se cachent et pour éventuellement, retrouver un chez soi agréable. Elles ne disparaissent pas tout à fait mais elles peuvent se faire moins menaçantes et c’est bien ce que nous recherchons. S’il n’y a plus d’ombre, c’est qu’il n’y a plus de lumière non plus : est-ce cela que vous voulez, une vie vide, sans relief ni éclat ? Non, nous sommes tous à la recherche de ce soleil intérieur, réconfortant et éblouissant, celui qui éclaire nos zones d’ombre et leur donne même un aspect aimable. Oui, toutes ces ombres au fond de nous font partie intégrante de nous, elles ont autant le droit de vivre que nos pensées les plus radieuses, et il faut aimer qui nous sommes avec nos ombres et nos lumières. Tout en nous est aimable et l’accepter, c’est pouvoir vivre en paix avec soi-même et par extension, avec le reste du monde.
Et revoilà mon cheval de bataille. Il n’y a que deux mouvements dans l’univers, les Grecs l’avaient bien compris. A l’origine était le Chaos et de lui sont nés Eros et Antéros. Et non, pas Thanatos, merci les Romantiques et Freud mais non, l’opposé, le complément d’Eros n’est pas la mort. Eros est tout ce qui attire et Antéros est tout ce qui repousse. Il n’y a que deux mouvements et ils sont l’amour et la peur. La peur, celle qui nous fait rejeter en bloc l’autre, qui nous conduit dans l’ombre. Alors, oui, certains mouvements de « peur » peuvent sauver une vie comme par exemple de se sauver à toute jambe quand un prédateur attaque mais, et oui mais, ceci n’est pas de la peur mais de l’amour, de l’amour pour soi et pour sa vie. Et éprouver un amour incandescent, une passion irrépressible qui nous pousse aux derniers extrêmes tant dans nos comportements que dans notre chair n’est pas de l’amour non plus, c’est de la peur. La peur de l’abandon, la peur de ne pas être aimé en retour mais non, l’amour ce n’est pas ça non plus. C’est compliqué hein, l’amour et la peur. Comment bien distinguer les deux, eh bien en apprenant et en pratiquant.
En ce moment, nous avons tout le temps pour les apprivoiser, pour leur donner une nouvelle définition, plus juste et plus équilibrée dans nos vies. Redonnons-nous d’abord l’amour que nous méritons puis, essaimons. Petit à petit, élargissons le rayon d’action de l’amour que l’on peut prodiguer, cette agréable chaleur, ce doux réconfort dont nous avons tous besoin et qu’il est temps de se donner. Reconstruisons notre foyer intérieur en l’alimentant de cet amour indispensable et gratuit sans lequel il n’y aurait pas de vie. Le confinement n’en sera plus un quand vous aurez compris de quel espace intérieur vous bénéficiez en faisant place à la lumière, de quelles dimensions supplémentaires vous pouvez jouir en libérant l’amour et en le faisant grandir, s’étendre de votre cœur à celui des autres êtres vivants. Reprenez possession de cet espace de liberté qui vous est propre, que personne ne peut aliéner sauf vous en lui refusant l’amour dont il a besoin pour se déployer.
Le monde dans lequel nous vivons nous exhorte à la peur. Peur des immigrés qui nous envahissent, peur de la mort par Coronavirus, peur des attaques nucléaires d’un dictateur en Asie, peur de la fin du monde par défaillance du système économique, peur pour l’avenir de nos enfants… mais ce ne sont que des peurs. Ce n’est pas la réalité. Ce sont des constructions mentales pour essayer d’appréhender notre environnement au mieux mais pris sous le mauvais angle. Des êtres iniques utilisent la peur pour contrôler le monde: ce sont des manipulateurs invétérés et vous ne devez pas vous laisser contrôler de la sorte. Il n’y a que vous qui puissiez dépasser ces injustices, ces peurs, ces injonctions normatives et il n’y a qu’un moyen de s’en libérer, c’est d’aimer. Aimer justement, aimer clairement, aimer vraiment.
Une fois que vous aurez fait la lumière dans vos cœurs, que vous vous serez posé ces questions indispensables et salutaires, vitales même telles que : Est-ce que je fais le bien? Est-ce que mon métier est utile à tous ? Est-ce que je prends aux pauvres pour donner aux riches ou est-ce que j’agis dans la justice et la justesse? Y a t-il de la lumière en moi et autour de moi ? Est-ce que je passe du temps de qualité avec ceux que j’aime ? et d’autres encore qui sont déjà là et qui ne demandent qu’à être écoutées et examinées. Une fois donc que vous vous serez posé ces questions, que vous y aurez répondu honnêtement et franchement alors, vous aurez déjà commencé à dissiper les ombres au fond de vous.
Nous vivons une période très sombre, vous l’aurez compris, mais nous pouvons tous changer cela et très simplement, en réapprenant à aimer. Je ne dis rien de nouveau. D’autres bien plus sages et illustres que moi l’ont dit et appliqué et ils ont apporté la lumière à des générations d’humains qui vivaient et vivent encore sous le règne des peurs et des passions. Écoutez, voici en peu de mots la pensée d’Epicure, « on ne peut vivre heureux qu’en suivant la prudence, l’honnêteté, la justice ; ni pratiquer ces vertus sans être heureux » ou encore : « l’homme juste est le plus tranquille de tous les hommes. L’injuste l’est le moins. » Nous cherchons tous cette tranquillité d’âme et de corps, et elle s’épanouit dans l’amour. Cet accueil de l’amour n’est qu’un premier pas vers la connaissance de soi car c’est en s’aimant sincèrement et sans jugement, d’un amour inconditionnel que nous pouvons laisser grandir notre être véritable et enfin, devenir qui nous sommes en s’affranchissant de ce que nous avons.
Pour conclure, nous sommes tous enfermés, non pas que dans nos logements mais surtout dans nos têtes et dans nos cœurs. Nous avons tous peur de tout, inutile de faire une liste, notre monde est devenu un repaire d’événements anxiogènes. Nous commençons tous à réaliser que nous ne serions pas arrivés à cette situation si notre mode de vie était plus juste et tranquille et qu’il est impératif de retrouver cet état, afin de voir le monde prospérer et non s’autodétruire comme il le fait. Serions-nous enfin prêts pour entrer dans l’âge adulte comme le souhaite Kate Raworth dans ce fantastique article dans Usbek et Rica?
Serions-nous enfin prêts à arrêter de vouloir ex-croître et enfin à prospérer ? Serions-nous enfin prêts à faire de la place dans nos vies et dans nos cœurs pour y cultiver l’amour? Je veux y croire et je vous y enjoins également. Alors voilà pour ce, je commence : je vous aime et je vous souhaite de prospérer. Je m’aime et je me souhaite de prospérer. Recevez cet amour, c’est un don et il est sincère puis donnez à votre tour, vous verrez en plus d’être très facile, c’est infiniment agréable. Et plus on s’aimera et mieux on vivra tous ensemble. Allez, bisous et comme dit ma mère: nous avons fait le plus dur, nous sommes nés, maintenant il faut bien vivre.

Le gras, c’est la vie.

Ce matin, en sortant de la gare, alors que j’étais collée à l’écran de mon téléphone, j’ai au hasard d’une respiration, levé le nez et observé mes semblables qui marchaient d’un pas pressé vers leur immuable quotidien. Devant moi, avançait une jeune femme si maigre que j’en ai ressenti une immédiate et intense détresse. Elle portait un jean skinny qui lui moulait les jambes tant que j’en voyais la forme de ses os, son torse était enveloppé dans une veste cintrée d’où un cou strict et sans fin sortait. Sa démarche désarticulée associée à la raideur de son apparence provoquaient en moi un malaise profond et tenace et j’avais une envie irrépressible d’aller lui demander si elle avait besoin d’aide. Si encore, elle fut la première que je visse dans cet état, mon sentiment de détresse serait compréhensible. Mais tous les jours, je vois des hommes et des femmes d’une maigreur inquiétante, arpenter les rues comme s’ils allaient s’évaporer.

En rentrant à la maison, mon premier réflexe fut de me servir un second petit déjeuner. Ensuite, parée au combat, j’exultais de fureur et de désespoir face à une situation abominable contre laquelle je ne peux rien faire, en tout cas dans le cas particulier de cette jeune femme. Et croyez moi, je suis bien placée pour comprendre à quel point l’alimentation est un point essentiel de notre monde.

Je redescendais en émotion, je revivais la scène et je me souvins de la démarche altière et la fierté qu’arborait cette étudiante. Elle n’était pas mince, elle était archi maigre et elle semblait en être fière. Après tout, je n’était pas dans sa tête à ce moment là, rien ne me prouve que tel était le cas, mais c’est l’impression que j’en ai eu. Voilà ce que j’ai vu sur son passage : « Regardez-moi, j’ai dominé mes pulsions, je contrôle mon corps et ma volonté ; et j’exhibe ma réussite sous ma ligne filiforme. Tous ceux qui ne sont pas comme moi, sont en échec. Je suis la représentation de l’idéal féminin. »

Et elle a de quoi être fière : c’est extrêmement dur de se priver au point d’arriver à cet état physique. Savez-vous par quelles privations, par quelles tortures physiques et psychologiques elle est passée pour afficher une ligne pareille ? Savez-vous ce qu’il en coûte pour atteindre la perfection ? Oui, tout le monde le sais car à son échelle, chacun essaie de se plier aux exigences d’un modèle absolu. Cette jeune femme si elle a de la chance, a atteint le sien, mais il est fort à parier qu’elle n’est toujours pas satisfaite de son apparence et qu’elle cherchera encore à maigrir, visant un inaccessible point d’évanescence qui la conduira peut-être aux frontières de l’au-delà.

A quel modèle se réfère t-elle ? A celui que la société nous envoie : Mesdames, soyez maigres, vous aurez de la valeur. Ne vous inquiétez pas pour les hommes, ils ont leurs diktats aussi. Seulement celui exercé sur les femmes est bien plus pernicieux. Il est impératif d’être maigre or, pour une femme, c’est quasi impossible car les hormones féminines conduisent naturellement au stock de graisse. Qu’est-ce que ça signifie sur le corps d’une femme de ne plus avoir de gras ? Plus de seins, plus de hanches, plus de ventre soit, ce qui marque la différence entre une fille prépubère et une femme en âge de procréer. En somme, le monde nous dit : restez des enfants.

Il y a deux interprétations à ce message et aucune ne me plaît. La première, c’est que nous vivons dans un monde qui incite à la pédophilie, élevant le corps de la petite fille au rang de modèle de féminité. Au Japon, il est possible d’acheter des poupées sexuelles au gabarit d’une enfant entre 5 et 10 ans et c’est aussi dans ce pays que j’ai vécu cette expérience angoissante de maigreur obligatoire. La deuxième, c’est qu’il est plus facile de maîtriser et de contrôler les enfants. Et ce sans aucune allusion à la première explication. Les enfants n’ont pas le droit de décider grand-chose dans leur vie, ils sont sous la responsabilité de leurs parents (leur représentant légaux) qui dirige en général, leur éducation et leur relation au monde. Exiger des femmes de ressembler à des enfants, c’est leur demander de ne pas se responsabiliser et de rester immatures. En outre, être maigre, c’est ne pas prendre de place, physique et psychique. Ce modèle exige des femmes qu’elles s’effacent de la vie publique, qu’elles ne s’y investissent sous aucun prétexte et qu’elles ne prennent pas de place. C’est leur interdire visibilité et existence.

Se conformer à ce modèle de maigreur est d’une dangerosité incalculable pour l’ensemble de la société. Premièrement, d’un point de vue de santé publique : se priver de nourriture, c’est risquer de grands dommages pour son corps, son cerveau et ses interactions sociales entre autres. En second lieu, c’est infantiliser une grande partie de la population et se priver d’elle. Enfin, c’est leur interdire l’accès à la vie publique en les privant de la place à laquelle elles ont légitimement droit en tant qu’être humain.

Comment, allez-vous me demander, ces femmes se laissent-elles berner par cette perfection inaccessible ? Marketing, publicité, reproduction des modèles intrafamiliaux, marqueur de réussite sociale… et j’en passe. C’est de la manipulation mentale forcenée, menée contre des millions de femmes depuis des générations. Forcer les femmes à se concentrer sur leur corps, à atteindre un objectif impossible, qui même touché du doigt n’est toujours pas suffisant, c’est une forme de torture abjecte et injustifiable. Tout ce temps, toute cette énergie consumée dans le but de prétendre ressembler à ce modèle sont autant de temps et d’énergie qui ne sont pas passés à s’intéresser à la société et à la changer de l’intérieur. Car oui, tant que les femmes se demanderont si elles sont assez minces et essaieront de l’être d’avantage, elles ne s’occuperont pas de régler les problèmes que la société patriarcale leur impose.

Première étape, Mesdames, pour la prise en main de votre destin et la création d’un monde meilleur pour tous : nourrissez-vous !

Jeudi, jour de Jupiter.

Je n’ai jamais aimé le jeudi. Ça a toujours été le pire jour de la semaine : les matières étaient inintéressantes à l’école, je m’y ennuyais encore plus que d’habitude et il n’y avait rien à la télé le soir. Ah si, il y avait « le policier du jeudi » que je regardais religieusement avec mon père. Ces épisodes, quoique cousus de fil blanc, m’ont appris à penser autrement, à me mettre à la place de l’autre pour comprendre ce qu’il ressent et mieux communiquer avec lui. Jeudi, jour de Jupiter, jour du pouvoir absolu, jour le plus creux de la semaine dominé comme tous les autres, par d’autres que moi.

Pour faire d’une longue histoire une courte pensée : comme chaque être humain qui est passé sur cette planète, j’ai été humiliée, blessée, injustement traitée et délaissée. Et comme toutes les femmes qui ont vécu et j’espère, aucune de celles qui nous suivrons, j’ai été bafouée dans ma féminité. Ces traitements immondes que notre société réserve aux femmes, je les ai tous vécus dans ma chair, j’en ai extrait la colère, puis la révolte et après un long processus alchimique, j’ai obtenu leur résolution.

J’ai compris pourquoi c’est toujours sur nous que ça tombe et comment le contrer, j’ai compris quels étaient nos devoirs, nos droits et nos privilèges, j’ai compris qu’il n’y a que nous, Femmes, qui pouvons remettre les choses en ordre et surtout, comment s’y prendre. C’est par la grâce de cette révolte absolue que j’en suis arrivée à ce constat simple et évident : c’est à notre tour maintenant.

Mais commençons par le commencement si vous le voulez bien, définissons ensemble ce que j’entends par Femmes. Je parle de l’esprit féminin dans son intégralité, celui qui habite toute chose et tout être car il est la partie créatrice que le monde a mis en nous. Il s’agit d’une parcelle d’énergie qui émane de chacun, hommes et femmes, êtres organiques et inertes, et qui permet le renouvellement infini de la vie cosmique. Lorsque l’on examine les cultes de la fertilité dans les civilisations antiques, c’est cette Femme qui est honorée et révérée comme garante de la perpétuation de la vie, comme protectrice des ressources et des biens et comme dispensatrice de l’Amour, énergie polaire de mutation et de transformation des éléments.

Les grecs anciens l’avait bien compris. Dans leur cosmogonie, de chaos sont nées deux entités : Eros et Antéros. L’époque romantique a bêtement qualifié ce dernier de Thanatos, la mort. Mais la mort n’est pas, et de loin, l’opposé d’Eros. Eros est la pulsion créatrice et l’élan vital. C’est par Eros que tout pousse, croît et se reproduit. Et il a donc son opposé : Antéros, qui mène à la destruction et à l’anéantissement. C’est un cycle d’énergie qui croît puis décroît, qui se crée puis se détruit, facilement représentable par le cycle de la Lune de pleine à pleine.

Ainsi, il est évident que cet esprit féminin est partout et en chacun d’entre nous et il est indispensable de le cultiver. N’allez pas croire que, parce que féminin, il est plus présent chez les femmes. La culture patriarcale s’est arrangée pour que cette énergie si puissante soit détournée à leur avantage et qu’elle leur serve afin de leur garantir une descendance et du pouvoir dans le monde.

Revenons en aux Grecs je vous prie. Au Vème siècle avant notre ère, Athènes énonça une réforme du mariage qui allait bouleverser l’équilibre du monde. Afin de pouvoir obtenir la citoyenneté Athénienne, un enfant devait naître d’une union légitime entre un homme et une femme mariés. L’enfant obtenait, en plus du nom du père, le droit d’hériter de lui. Le père avait alors l’assurance d’enfants de son sang, la femme restant le plus souvent cloîtrée dans le gynécée et donc dans l’impossibilité d’avoir un amant, et le pouvoir de concentrer les biens et propriétés, transmises à ses descendants mâles. Les femmes, privées de droit à l’héritage, écartées de la vie politique, reléguées au rôle de génitrices n’avaient de valeur que dans leur capacité à engendrer des garçons, et les élever jusqu’à leur entrée à l’école. Ensuite, ils étaient pris en charge par des précepteurs hommes qui s’assuraient de leur inculquer la loi grecque, virile et martiale.

A partir de cette réforme, la femme était garante de la reproduction dans la société mais à condition qu’elle serve les intérêts masculins. La femme n’était plus en mesure de choisir le reproducteur qu’elle souhaitait, elle n’avait plus le choix sur ce qu’elle estimait le mieux pour elle et sa descendance. C’était au tour de l’homme de s’assurer que son héritage et son nom seraient conservés et honorés par les générations suivantes. Cette forme de mariage est celle qui domine jusqu’à nos jours dans les civilisations « modernes ».

Évidemment, certaines voix peuvent s’élever et dire qu’il en va de la protection de la femme que d’être mariée à un homme, qui prendra soin d’elle et de ses enfants. De quelle protection parlons-nous ? Celle de recevoir un abri, de la nourriture et des vêtements ? L’histoire est pleine de ces femmes qui élèvent seules leurs enfants, les nourrissent, les protègent, les éduquent, sans présence masculine. Le mariage n’est qu’un asservissement de la femme, la reléguant au mieux, au statut de « maîtresse de maison », au pire, de domestique sans la parole. C’est à partir de cette loi interdisant à la femme la possibilité de faire des enfants avec qui elle le veut, que le joug de la domination masculine s’est peu à peu refermé sur elle.

C’est en cela, que je dis que l’homme a détourné le pouvoir féminin de création à son avantage, ne laissant à la femme que la possibilité d’enfanter sans pouvoir ensuite éduquer dans le respect de ce pouvoir. Et ce détournement est à l’origine de tous les problèmes que nous rencontrons dans notre civilisation qui n’est autre que patriarcale mais qui pourrait être bientôt amenée à changer.

Le tour des femmes

Longtemps, je me suis demandée où était ma place et un matin, j’ai réalisé que j’étais une écoféministe. Un peu comme une évidence, j’ai fait mon coming out politique, j’ai pris ma place. Depuis des années j’étais rongée par une colère que je n’arrivais pas à identifier et en posant ce mot simple et pourtant étrange sur ma douleur, une nouvelle perspective s’est offerte à moi: vivre dans un monde meilleur.

Comme tous ceux à qui je raconte mon histoire vous vous demandez: mais c’est quoi l’écoféminisme ?

C’est un mouvement qui fait le lien entre l’oppression vécue par les femmes dans le système patriarcal depuis des siècles avec l’exploitation de la « nature » pour ses ressources dont voici la théorie.

La société admet deux domaines : celui de la production (le marché) attribué à l’homme, et celui de la reproduction (la famille) à la femme. Cependant, il apparaît que le domaine de la production a un impact non négligeable sur celui de la reproduction, sur la nature et sur lui-même entraînant les problèmes environnementaux que l’on connaît. Un rééquilibrage des forces au sein de la société permettrait une mise en place de stratégies communes dans la lutte contre le changement climatiques et aussi de se préparer ensemble aux changements indéniables qui devront être mis en place dans les décennies à venir.

On associe souvent les femmes à ce qui est naturel. Dans la théorie susmentionnée, on qualifie la femme par ses particularités biologiques de reproduction et on lui attribue les tâches sociales en rapport avec le soin, les enfants, les animaux… En somme, on estime que les femmes sont par essence plus proches de la nature car elles ont fonction de reproduction, élément éminemment naturel et biologique. En outre, la manifestation de ses émotions ou l’expression de sensations physiques, sont également considérés comme des attributs féminins. Les garçons sont découragés de les manifester et ce dès le plus jeune âge car ils ne sont pas considérés comme virils.

Nous sommes ici bloqués par une des bases de notre vie en société, à savoir la dichotomie entre nature et raison, non loin du dilemme « nature/culture». La raison est une faculté de l’esprit humain lui permettant d’organiser le monde en se basant sur son intelligence et en se coupant de ses émotions et de ses impulsions. La nature quant à elle est tout ce qui découle d’une relation de cause à effet (principes physiques) dans un espace déterminé ainsi que l’ensemble du réel indépendant de la culture humaine. De sorte, en attribuant les émotions à la femme, on la dénue de capacités réflexives et donc, de prise de pouvoir dans le monde. Elle est en quelque sorte éloignée de la culture humaine puisque plus apte à apprécier la nature. Dans cet état de chose, le fait pour les femmes d’être plus proches de la nature les rend inférieures aux hommes. Ceci conduit à une disqualification des femmes dans le domaine de la raison et de tout ce qui a trait à l’intellect ou à la prise de décision en société. L’appropriation du corps de la femme par la société est également une forme d’aliénation empêchant les femmes de pouvoir vivre et agir librement.

Un des moyens d’action des écoféministes est la réappropriation de ces catégories qui leur sont actuellement attribuées par la société et ce afin de se recentrer. C’est-à-dire, de se réapproprier ces pratiques fondamentales pour changer le monde et éduquer la population au fait, qu’elles ne sont pas propres aux femmes mais qu’elles appartiennent à l’ensemble de l’humanité.

Comment alors, s’émanciper, agir pour la nature sans en être coupée ? La seule solution envisageable est de reprendre le pouvoir dans nos vies et de se réapproprier ces éléments en leur donnant une valeur qui jusqu’à présent, leur est interdite. Par là-même, agir en éducatrice et en lanceuse d’alerte sur la capacité intrinsèque à chaque être humain à vivre ses émotions, sensations et sentiments, mais aussi d’accepter enfin, que nous faisons tous partie intégrante de la nature.

Certes, la civilisation a depuis des siècles cherché à maîtriser la nature pour sa propre survie. Mais nous sommes arrivés à un point où, loin de la maîtrise, nous avons amorcé sa destruction, ce qui implique la nôtre. Nous oublions trop vite que pour vivre, nous avons d’air, d’eau et de nourriture, comme la plupart des êtres vivants sur cette planète. Nous faisons fi des avertissements de nos propres organismes en vivant déconnectés de l’environnement. Citons les recrudescences d’allergies, d’obésité, de diabète et autres maladies métaboliques qui n’existent pas dans la nature. Si c’est ça, la supériorité de l’humain sur la nature, alors nous sommes un parfait exemple d’échec.

Alors, quelles alternatives s’offrent à nous ? Comment sortir de cette boucle délétère où nous nous tuons à petit feu ? Il est impératif de repenser le pouvoir, de le redistribuer de manière intelligente, et que nous soyons tous partie prenante. Il faut renouveler la pensée pour faire émerger l’imaginaire. Il faut retisser les liens, physiques et éthiques entre l’homme et la femme, entre l’humain et le non humain pour que nous reprenions confiance dans ce rapport d’interdépendance. Le système patriarcal capitaliste dans lequel nous évoluons promeut la mise à distance de tous avec tout. Afin de reprendre contact avec son humanité profonde, il faut renverser cette mise à distance et œuvrer pour un rééquilibrage des forces et un juste rétablissement des vulnérabilités.

L’état de société est l’état naturel de l’être humain. Il existe entre nous tous une égalité fondamentale : on ne peut vivre ensemble que si la liberté de chacun se rapporte à l’universel. Il est de notre devoir de préserver ces principes fondamentaux de liberté et d’égalité, manque encore la fraternité bien que cela soit justement le but de l’action écoféministe. Elle propose une alternative à la vision actuelle où la nature et la femmes sont aliénées. La nature n’est pas une ressource, nous sommes la nature, et elle est en nous.

« Qui ne voit la nature partout, ne la voit correctement en aucun lieu. » Goethe