Ce matin, en sortant de la gare, alors que j’étais collée à l’écran de mon téléphone, j’ai au hasard d’une respiration, levé le nez et observé mes semblables qui marchaient d’un pas pressé vers leur immuable quotidien. Devant moi, avançait une jeune femme si maigre que j’en ai ressenti une immédiate et intense détresse. Elle portait un jean skinny qui lui moulait les jambes tant que j’en voyais la forme de ses os, son torse était enveloppé dans une veste cintrée d’où un cou strict et sans fin sortait. Sa démarche désarticulée associée à la raideur de son apparence provoquaient en moi un malaise profond et tenace et j’avais une envie irrépressible d’aller lui demander si elle avait besoin d’aide. Si encore, elle fut la première que je visse dans cet état, mon sentiment de détresse serait compréhensible. Mais tous les jours, je vois des hommes et des femmes d’une maigreur inquiétante, arpenter les rues comme s’ils allaient s’évaporer.

En rentrant à la maison, mon premier réflexe fut de me servir un second petit déjeuner. Ensuite, parée au combat, j’exultais de fureur et de désespoir face à une situation abominable contre laquelle je ne peux rien faire, en tout cas dans le cas particulier de cette jeune femme. Et croyez moi, je suis bien placée pour comprendre à quel point l’alimentation est un point essentiel de notre monde.

Je redescendais en émotion, je revivais la scène et je me souvins de la démarche altière et la fierté qu’arborait cette étudiante. Elle n’était pas mince, elle était archi maigre et elle semblait en être fière. Après tout, je n’était pas dans sa tête à ce moment là, rien ne me prouve que tel était le cas, mais c’est l’impression que j’en ai eu. Voilà ce que j’ai vu sur son passage : « Regardez-moi, j’ai dominé mes pulsions, je contrôle mon corps et ma volonté ; et j’exhibe ma réussite sous ma ligne filiforme. Tous ceux qui ne sont pas comme moi, sont en échec. Je suis la représentation de l’idéal féminin. »

Et elle a de quoi être fière : c’est extrêmement dur de se priver au point d’arriver à cet état physique. Savez-vous par quelles privations, par quelles tortures physiques et psychologiques elle est passée pour afficher une ligne pareille ? Savez-vous ce qu’il en coûte pour atteindre la perfection ? Oui, tout le monde le sais car à son échelle, chacun essaie de se plier aux exigences d’un modèle absolu. Cette jeune femme si elle a de la chance, a atteint le sien, mais il est fort à parier qu’elle n’est toujours pas satisfaite de son apparence et qu’elle cherchera encore à maigrir, visant un inaccessible point d’évanescence qui la conduira peut-être aux frontières de l’au-delà.

A quel modèle se réfère t-elle ? A celui que la société nous envoie : Mesdames, soyez maigres, vous aurez de la valeur. Ne vous inquiétez pas pour les hommes, ils ont leurs diktats aussi. Seulement celui exercé sur les femmes est bien plus pernicieux. Il est impératif d’être maigre or, pour une femme, c’est quasi impossible car les hormones féminines conduisent naturellement au stock de graisse. Qu’est-ce que ça signifie sur le corps d’une femme de ne plus avoir de gras ? Plus de seins, plus de hanches, plus de ventre soit, ce qui marque la différence entre une fille prépubère et une femme en âge de procréer. En somme, le monde nous dit : restez des enfants.

Il y a deux interprétations à ce message et aucune ne me plaît. La première, c’est que nous vivons dans un monde qui incite à la pédophilie, élevant le corps de la petite fille au rang de modèle de féminité. Au Japon, il est possible d’acheter des poupées sexuelles au gabarit d’une enfant entre 5 et 10 ans et c’est aussi dans ce pays que j’ai vécu cette expérience angoissante de maigreur obligatoire. La deuxième, c’est qu’il est plus facile de maîtriser et de contrôler les enfants. Et ce sans aucune allusion à la première explication. Les enfants n’ont pas le droit de décider grand-chose dans leur vie, ils sont sous la responsabilité de leurs parents (leur représentant légaux) qui dirige en général, leur éducation et leur relation au monde. Exiger des femmes de ressembler à des enfants, c’est leur demander de ne pas se responsabiliser et de rester immatures. En outre, être maigre, c’est ne pas prendre de place, physique et psychique. Ce modèle exige des femmes qu’elles s’effacent de la vie publique, qu’elles ne s’y investissent sous aucun prétexte et qu’elles ne prennent pas de place. C’est leur interdire visibilité et existence.

Se conformer à ce modèle de maigreur est d’une dangerosité incalculable pour l’ensemble de la société. Premièrement, d’un point de vue de santé publique : se priver de nourriture, c’est risquer de grands dommages pour son corps, son cerveau et ses interactions sociales entre autres. En second lieu, c’est infantiliser une grande partie de la population et se priver d’elle. Enfin, c’est leur interdire l’accès à la vie publique en les privant de la place à laquelle elles ont légitimement droit en tant qu’être humain.

Comment, allez-vous me demander, ces femmes se laissent-elles berner par cette perfection inaccessible ? Marketing, publicité, reproduction des modèles intrafamiliaux, marqueur de réussite sociale… et j’en passe. C’est de la manipulation mentale forcenée, menée contre des millions de femmes depuis des générations. Forcer les femmes à se concentrer sur leur corps, à atteindre un objectif impossible, qui même touché du doigt n’est toujours pas suffisant, c’est une forme de torture abjecte et injustifiable. Tout ce temps, toute cette énergie consumée dans le but de prétendre ressembler à ce modèle sont autant de temps et d’énergie qui ne sont pas passés à s’intéresser à la société et à la changer de l’intérieur. Car oui, tant que les femmes se demanderont si elles sont assez minces et essaieront de l’être d’avantage, elles ne s’occuperont pas de régler les problèmes que la société patriarcale leur impose.

Première étape, Mesdames, pour la prise en main de votre destin et la création d’un monde meilleur pour tous : nourrissez-vous !

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