Il y a proche de chez moi, une petite échoppe où j’aime beaucoup flâner et que j’appelle affectueusement « le magasin de cailloux ».

C’est un lieu où, comme son surnom l’indique, on peut acheter diverses pierres, semi-précieuses ou non, d’ornementations et de bijouterie. Mais c’est aussi un magasin où sont réunis l’eau, le feu, la terre, la pierre et l’air dans le pur esprit de la combinaison des deux religions du Japon: Shinto et Bouddhisme.

Hier, une fois n’est pas coutume, j’y suis allée pour me rincer l’esprit du foutoir impressionnant qui l’envahit depuis toujours. Et par chance, une des vendeuses parlait un peu anglais (je rappelle que mon niveau de japonais est tellement mauvais qu’il ne figure pas dans la classification officielle). J’en ai profité pour lui poser des questions qui me taraudaient sur ce petit magasin, sur le pourquoi de tant d’éléments « naturels » présents dans le double culte japonais. Et sa réponse m’a surprise: cela date de bien avant la religion.

Qu’y avait-il au Japon avant le Bouddhisme et le Shintoïsme? Comme dans beaucoup de peuplades asiatiques, l’animisme et le shamanisme étaient de rigueur. D’ailleurs, ces cultes sont encore présents chez les Aïnous, peuplade originaire du Japon maintenant uniquement présente sur l’île de Hokkaïdo. Mais il s’avère que le Shintoïsme a condensé une bonne partie des mythes et des croyances primaires et se soit organisée par la suite, comme une religion d’État.

Pour commencer, on peut essayer de définir la notion de kami dans ce culte à la nature. D’après Motoori Norinaga il s’agit « d’abord de toutes les divinité du ciel et de la terre qui sont mentionnées dans la littérature classique; puis les augustes esprits présents dans les sanctuaires où on leur rend un culte. » Il en existe de bonnes, de mauvaises, d’augustes et des vulgaires. C’est leur diversité qui fait leur qualité propre. Les arbres et les pierres de grande taille ou de formes particulières furent vénérés comme lieu de résidence ou comme support matériel de ces divinités. On peut rappeler qu’aujourd’hui encore, un véritable culte est rendu au mont Fuji où des milliers de Japonais se rendent pour gravir ses pentes en pleine nuit afin d’assister au lever du soleil sur le Japon. Nihon signifiant littéralement « l’origine du Soleil », nom que s’est donné la terre où j’habite en ce moment.

Résonance millénaire, un culte actuel versé dans la tradition plus que dans la dévotion mais sous tendant fortement l’identité japonaise. La déesse Amateratsu veille toujours sur le peuple aux trois mille îles. Oui, vous avez bien lu, une déesse maîtresse de l’astre solaire, et présidant à la destinée du Japon. D’après la légende, la famille impériale japonaise descend de cette divinité et se transmet, depuis des temps immémoriaux, les attributs d’Amateratsu à savoir un miroir, une épée et un bijou en forme de virgule.

Ce bijou à la forme si particulière serait une rémanence de cultes shamaniques. Il aurait pu à l’origine être un croc, une griffe d’ours et on peut aussi y voir la forme d’un fœtus. Il a ensuite était produit dans le culte comme étant à l’origine un collier de fertilité porté par la déesse et offert à son petit fils, descendu sur Terre pour régner sur le Japon. De plus, de nombreux chercheurs voient en Amateratsu une persistance dans le culte shinto de la figure de la chamane protohistorique. Mais nous parlerons plus en détail de la puissance fantastique des divinités féminines japonaises dans un autre article.

Cette idée m’a bousculée: comment un peuple ayant pour divinité suprême un être féminin a pu en arriver à dénigrer autant ses femmes et ce depuis si longtemps? C’est Kenneth Henshall, historien britannique et auteur de « Dimensions of Japanese society: Gender, Margins, Mainstream » qui m’a apporté des éléments de réponse.

Tout d’abord et sans ambage, le Japon est une société à dominance masculine mais où les concepts de féminin et de masculin sont différents des nôtres. Et la raison en est simple: nous sommes des civilisations différentes. Là où nous voyons des comportements à première vue paradoxaux, ils sont naturels aux Japonais. Il faut simplement comprendre que ce qui nous paraît étrange est en fait le moyen que cette civilisation a choisi pour répondre aux nécessités absolues de vie en commun que chaque société rencontre. Et le chemin qu’a pris le Japon n’est tout pas le même qu’a suivi l’occident. Le Japon est basé sur une éthique situationnelle, régulé par un code de conduite spécifique aux situations et non sur un mode universel. Loin, bien loin d’une vision manichéenne du bien et du mal ou des Dix Commandements. A partir de là, tout comparatisme devient obsolète puisque impraticable.

Revenons en au paradoxe d’Amateratsu. Il semblerait que l’apparition du Bouddhisme et du Confucianisme soit à l’origine de l’oppression des femmes. En effet, auparavant, le mariage était patrilocal (c’est-à-dire que le mari allait s’installer chez la femme) et que la famille matrilinéaire s’imposait naturellement. En outre, les femmes avaient droit à la propriété et à l’héritage, mais pour cause de guerres incessantes, le modèle martial s’est imposé et les femmes se sont vues diminuées progressivement, faute d’aptitudes au combat. Cependant, à partir du 16ème siècle, alors que la guerre civile est achevée, les Samouraïs autrefois tout puissants deviennent des bureaucrates et se trouvent désinvestis d’une forme de pouvoir pour en acquérir un autre. Cependant, la peur de s’en voir privé est telle que la loi morale se durcit d’avantage ne laissant aux femmes que la possibilité d’être des objets au service de leurs pères ou de leurs époux.

En 1716, un ouvrage anonyme intitulé « Onna Daigaku » (le grand apprentissage des femmes) fortement emprunt de confucianisme, énonce les obligations de la femme dans la société japonaise.

« Elle doit considérer son époux comme son seigneur, et doit le servir avec révérence et adoration, sans le mépriser ni avoir de pensées légères à son égard. L’obéissance est le devoir de la femme, et ce pour sa vie entière. Dans ses interactions avec son époux, autant l’expression de sa figure que la manière de s’adresser à lui doivent être courtois, humbles, conciliatoire, jamais maussade ou intraitable, grossier et arrogant et cela doit être le premier et le plus grand de ses soins. »

Il considère aussi que la femme se doit de connaître ses propres défauts: « Les cinq plus grandes infirmités de la femme sont l’indocilité, le mécontentement, la calomnie, la jalousie et et la bêtise. Sans aucun doute, ces cinq infirmités se retrouvent chez sept à huit femmes sur dix, et c’est d’elles que survient l’infériorité de la femme par rapport à l’homme. Une femme doit les éradiquer par auto-inspection et reproches à son encontre. Mais le pire de ces maux cinq maux qui est parent du cinquième est la bêtise… La stupidité de son caractère est telle qu’il lui incombe, à chaque instant, de se méfier d’elle ou d’obéir à son mari. »

Une femme devait obéissance à son père, puis à son mari, elle devait être la première debout et la dernière couchée pour s’occuper de la maison, nettoyer, ranger, tout garder en ordre. Néanmoins, elle devait suivre les consignes de son mari car elle était apparemment trop stupide pour y arriver seule, ce faisant elle n’était plus qu’une servante suivant les instructions de son mari. D’après la loi confucianiste, le seul moyen pour une femme d’avoir un semblant de valeur, c’était de remplir son rôle et de s’y plier sans ménagement.

Exit Amateratsu, exit le pouvoir des femmes, exit même les racines de la culture japonaise ici écartées par une religion étrangère mais conférant à des hommes qui avaient besoin de protection, un pouvoir supérieur sur autrui. Dans le but de se donner des règles structurant la société, les dirigeants ont adopté un code mettant systématiquement les femmes à l’écart et les enfermant dans un rôle où leur pouvoir originel est confisqué. Mais seulement en surface car lorsque la femme devient mère, les relations de pouvoir dans la famille changent du tout au tout. Et cela, aucun code humain ne pourra y déroger.

Finalement, peut-être que le pouvoir des femmes Japonaises est bien plus grand dans cette société qui nous paraît si paradoxale…

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