Un an sans écrire, enfin un peu moins pour être honnête, avec la sensation d’une éternité sans m’exprimer dans la chair. Je n’ai aucune envie de vous demander ce que vous avez fait durant ces derniers mois, on a tous fait pareil, tenter de se faire à la situation, s’adapter de son mieux. Pour certains, faire preuve de résilience. Je déteste cette expression « être résilient », comme si j’étais un morceau de mousse plastique prête à reprendre sa forme initiale après avoir été soumise à une contrainte extérieure inopinée. Non, la résilience, ce n’est pas pour moi. Quand il m’arrive quelque chose, j’en garde une trace, je ne me remets pas de tout événement comme si de rien n’était. Je ne suis pas comme ces balles anti stress qu’on peut à loisir malaxer et relâcher et qui invariablement, reprennent leur jolie petite forme de boule de mousse. Non, je suis un être humain sur qui s’imprime des marques, plus ou moins persistantes certes, mais qui garde la mémoire de ce qu’elle a vécu. Je n’oublierai pas cette période pandémique que nous traversons, je me souviendrai de la douleur de la disparition, de l’enfermement, de la privation de contact, de la déshumanisation croissante, de la perte de repères, du délitement culturel, social, humain, global… Et je n’oublierai pas que nous sommes à l’origine de cette catastrophe et que c’est tous ensemble que nous pourrons nous en sortir. Un an de stase, un an d’attente et un retour en France dans ces circonstances étranges.

La forêt de la Roche Turpin était toute duveteuse, il avait neigé les jours précédents et pour quelques heures encore nous profitions de cette ouate iridescente reflétant les derniers rayons d’un soleil d’hiver qui devait s’évanouir. Je marchais comme un canard encombrée par mon ventre de parturiente presque au bout de son œuvre, doucement mais sûrement sur les chemins verglacés, heureuse de profiter d’un moment dehors, juste à l’extérieur. Alors que j’allais à mon train de sénateur, deux personnes plongées dans une conversation dramatique et quasi énigmatique d’après les bribes que j’en reçus me dépassaient sans me témoigner la moindre attention. Et cela m’allait très bien ainsi. Le jeune homme disait froidement à la femme qui paraissait être sa mère « Pour moi, la famille c’est fini » et elle de lui répondre piquée au vif et chafouine « Mais enfin, la famille c’est nous! » quand soudain, je vis arriver vers moi un jeune chien de berger, fou de plaisir de gambader dans l’air froid, les pattes touchant à peine le sol gelé, sautant et courant sans but précis sauf celui de laisser filer un trop plein d’énergie contenu dans nos intérieurs confinés. Il se rua vers moi, je l’accueillis avec tout l’amour et la bienveillance qu’on peut avoir pour un chiot heureux de vivre, lui grattai le poil puis le laissai repartir comme il était venu: libre et joyeux. Il reprit son chemin qui s’avéra être aussi celui des deux grognons qui venaient de me dépasser et malheureusement, il ne fut pas reçu aussi agréablement par eux. Le chiot se rua dan les jambes de la femme quelque peu âgée, elle glissa, fit un bruit mou en atterrissant sans violence sur son séant, surprise par une bousculade vive et inopinée. La dame était à terre, les fesses dans la neige et le chien haletant et tout excité venait lui lécher le visage. Elle cherchait à l’éloigner mais lui revenait de plus belle jouer avec celle qui maintenant était à son niveau. Durant tout ce temps, nous entendions se rapprocher à pas rapides la maîtresse du chiot qui tentait de son mieux de rappeler l’animal sans conviction ni autorité. Elle rattrapa le chien qui continuait de sauter autour de nous, je m’approchai pour aider la femme âgée à se relever pendant que l’homme qui devait avoir mon âge nous regardait faire. Il ne fit pas un geste pour venir en aide à cette femme à terre, lui qui semblait être au moins de sa famille. Une fois debout, ni un merci, ni une parole aimable, que des reproches. « J’espère que je ne me suis rien cassé » lança t-elle à la jeune maîtresse en s’éloignant de nous, laissant couler un silence menaçant dans ses propos. J’eus envie de lui répondre « Si vous vous étiez cassé quelque chose Madame, vous le sauriez déjà » mais je retins cette agressivité que l’attitude de ce couple avait provoqué en moi. Pas la peine d’envenimer la situation. Chacun reprit son chemin et l’anecdote devait en rester là. Sauf, dans ma tête, comme d’habitude.

Jusque là, j’étais profondément sereine dans ma petite balade sylvestre et cette rencontre avait terni ce moment de calme que je réclamais depuis si longtemps. Que s’était-il passé pour que j’en sois si émue? Une vieille dame était tombée par terre à cause d’un chien qui lui avait sauté dessus. En soi, c’est digne d’une apparition dans « vidéo gags » et non d’un post pseudo philosophique. En revoyant la scène avec la musique de Benny Hill en fond sonore, c’était franchement comique. Ce qui ne l’était pas, c’était la quantité d’émotions « négatives » qu’elle contenait. L’homme et la femme transportaient déjà de la colère et de la souffrance avant l’épisode fâcheux, j’en avais eu un bref aperçu quand ils me dépassaient. J’étais d’ailleurs soulagée qu’ils ne s’attardent pas à mes côtés tant ils étaient émotionnellement lourds. Puis l’incident survint, neutre, le chien s’en foutait lui de sauter sur quelqu’un de mauvaise humeur, il voulait jouer c’est tout. Enfin, la réponse menaçante de la dame après avoir été relevée par deux étrangères, le jeune homme nous regardant faire à trois pas de distance. La maîtresse du jeune chien devint le paratonnerre pour toute la colère que la vieille dame portait. Elle devait s’en prendre à quelqu’un du malheur qu’elle traversait et elle jugeait plus opportun de le déverser violemment sur une jeune femme qui n’y était pour rien plutôt que de regarder au fond d’elle-même sa propre responsabilité dans son mal être. C’est tellement plus facile de vomir ses poubelles émotionnelles sur d’autres, de s’en débarrasser pour ne plus en être souillé, enfin le croit-on. Cette dame ne nous remercia pas de l’aider, elle nous gueula dessus puis s’éloigna en proférant des menaces sourdes à l’égard du chien et de sa maîtresse. Elle était pleine de haine contre eux parce que c’était plus facile que de transformer cette haine en action positive pour résoudre la situation conflictuelle dans laquelle elle se trouvait avec le jeune homme. Elle était en colère et devait la passer sur quelqu’un et de préférence, plus faible qu’elle. Oui, faut pas se leurrer, on s’attaque rarement à plus fort que soi. Une jeune femme fautive de n’avoir gardé son chien en laisse, ce dernier l’ayant bousculée et jetée à terre, cela paraît parfait comme bouc émissaire. Un déversoir à émotions néfastes idéal.

Ceci n’est qu’un exemple de ce qu’il se passe au quotidien autour de nous. Nous sommes en permanence témoins, victimes ou acteurs de ces situations agressives. Une personne A se sent mal, un événement se produit impliquant une personne B sur laquelle on va déverser une agressivité contenue comme si elle était responsable de notre état pré incident. La personne B a deux possibilités: l’esquive ou la réplique mais dans les deux cas, on reçoit une décharge émotionnelle très forte. Et il n’est pas nécessaire de parler. Prenez les exemples d’incivilités routières: la voiture devant l’extension de sa propre personne permet d’exprimer à travers ce véhicule le mal être que nous souhaitons imposer aux autres. On cherche à s’en débarrasser coûte que coûte car c’est trop pénible, désagréable et qu’on ne veut pas être seul dans ce malaise. Peut-être pas la meilleure chose du monde à partager. La personne B au final, ayant capté les émotions néfastes de la personne A va les transmettre à son tour à une autre personne, de préférence comme dit précédemment, plus faible qu’elle: une femme, un enfant, un animal, souvent un objet que l’on va détruire après y avoir mis toute notre haine. Combien de vaisselle cassée, de téléphones portables éclatés contre les murs, de portes claquées et vitres brisées à cause d’émotions qui ne nous appartenaient pas. Il faut agir contre cette contamination ignoble, cette épidémie qui ronge véritablement les liens qui nous unissent. Oui, il y a une maladie qui fait peur en ce moment mais elle n’est qu’un prétexte comme beaucoup d’autres pour ne pas regarder la vérité en face: nous étions malades bien avant la pandémie.

Malades de nos émotions, non qu’elles soient problématiques bien au contraire, elles nous sont éminemment nécessaires pas seulement pour nous comprendre mais aussi pour entrer en interaction avec notre environnement. J’ai écrit émotions « négatives » en insistant sur les guillemets car en soi, elles ne sont que des informations, c’est notre propre interprétation qui les désignent comme « bonnes » ou « mauvaises ». Il faut apprendre à les accueillir telles qu’elles sont: des messages qui nous indiquent comment nous nous sentons. Sauf danger de mort ou acte d’amour pur, elles sont rarement de bon conseil pour prendre une décision. La colère en particulier, il faut s’en méfier plus que tout. Alors oui, c’est facile à écrire, bien au chaud derrière mon ordinateur après avoir pris le temps d’analyser cette situation anodine et pourtant porteuse d’une infinité de problèmes humains, c’est facile de dire qu’il faut se méfier de sa colère. En revanche, ça l’est beaucoup moins à 6 heures du matin alors qu’on est réveillé pour la troisième fois par un enfant qui hurle et qu’il ne reste plus assez de temps pour dormir avant de devoir aller travailler. On en veut à l’enfant malade qui pleure parce qu’il ne sait pas s’exprimer autrement, on est fatigué et on est impuissant face à ce mal être qu’on ne peut apaiser, on subit et on laisse sortir une violence parfois incontrôlée. Ce n’est ni excusable ni justifiable, c’est compréhensible. Mais imaginez que ce gars qui vous énerve dans le métro parce qu’il vous a bousculé en entrant sans même s’excuser, ou cette femme qui s’est rabattue devant vous sur la route alors que vous êtes pressé et stressé, soit ce petit enfant irresponsable de la situation mais victime de vos propres émotions antérieures: serait-ce juste de les lui faire subir? A t-on vraiment le droit de reprocher à une personne la survenue d’un événement comme s’il était responsable de tous les malheurs du monde? Ce connard sur la route qui freine brusquement est-il le seul fautif des embouteillages? Cette pétasse qui parle à la télé et dit n’importe quoi est-elle seule responsable de l’état du monde? Bien évidemment non, pas seule mais un peu, comme nous le sommes tous. Si ce qu’elle dit nous énerve autant c’est parce qu’il y a un terreau fertile en nous pour la colère, si les comportements d’incivilité nous heurtent tant c’est parce que nous leur laissons de la place pour se développer en nous. Nous sommes à la fois acteurs, victimes et témoins parce que nous y sommes totalement immergés. Une seule possibilité: prendre de la distance.

Comment? Respirer d’abord, on n’imagine pas le pouvoir que la respiration peut avoir sur nous, ça permet de prendre un peu de temps avant de réagir et de faire baisser la pression émotionnelle. Puis admettre que nous sommes tout aussi responsable que la personne en face de la situation telle qu’elle est pour une raison simple: nous sommes en vie en même temps et nous nous retrouvons au même endroit, il faut assumer ce lien du hasard. Sourire enfin, rien que cela permet de désamorcer les situation les plus complexes, en tout cas commencer par sourire intérieurement pas la peine de prendre des risques face à quelqu’un qui prendrait ce sourire pour une provocation. Et laisser couler, ne pas prendre sur soi les émotions de l’autre, esquiver son agressivité, ne pas entrer dans le jeu de la colère, il n’entraîne que plus de colère. Facile à dire toujours, je sais, mais c’est impératif de le faire. Pas seulement pour soi mais pour l’ensemble de l’humanité. Nous sommes dans une situation où nous pensons que c’est la faute du gouvernement si on est enfermé à la maison, c’est de la faute des multinationales si on n’a pas les vaccin à temps, c’est de la faute des générations précédentes si l’environnement est pollué, c’est toujours de la faute des autres, jamais la nôtre or c’est complètement faux. Nous sommes tous responsables de la totalité de la situation à l’instant T et ne pas l’admettre c’est continuer à ignorer les problèmes. Il n’est pas question ici de se sentir coupable et de se reprocher toute la misère de notre pauvre planète mais bien d’accepter qu’en tant qu’être humain agissant dans le monde, nous avons notre part de responsabilité dans ce qu’il se passe. Et cette acceptation de notre responsabilité collective, de notre lien qui nous unit tous en chaque instant et situation nous fera grandir. A partir de là, en devenant adulte, nous reprendrons le pouvoir sur nous-même et pourrons maîtriser d’avantage nos émotions. On pourrait croire que c’est le contraire: d’abord maîtriser les émotions et ensuite grandir mais non, c’est l’inverse: on grandit et on apprend.

Pour ce qui est de nos poubelles émotionnelles, le chemin sera long et périlleux, car nous sommes trop habitués à être dans une relation duelle entre elles et nous (incluant l’autre, celui qui déverse ou subit) là où il faudrait adopter un rythme ternaire: survenue de l’émotion, accueil dans un temps retenu, réponse adaptée. Il suffit de suspendre un peu ce moment entre la réception et la réponse, laisser exister un troisième temps de prise de distance et d’acceptation de notre propre responsabilité dans la situation pour apprendre petit à petit à désamorcer l’agressivité et mieux vivre ensemble. Chacun selon ses moyens, chacun à son rythme, mais toujours dans un mouvement d’amour de soi et de l’autre. Ah oui, c’est ma marotte ça: aimer. On n’a plus le choix maintenant, il faut inverser cette tendance délétère dans laquelle nous nous noyons et entraînons le monde humain et non humain malheureusement, il faut s’affranchir de cette agressivité permanente dans laquelle on baigne et qui nous dissout tous, adultes et petits, tous innocents mais responsables de nos vies et de la situation globale. Oui, même l’enfant qui vient de naître est responsable de l’ensemble de la situation sur Terre non dans une optique de culpabilité, mais parce qu’il fait partie de la vie et que nous sommes là pour lui apprendre à accepter cette responsabilité vis-à-vis du reste du monde. Et pourtant, on l’aime ce petit être, on veut le protéger, on lui donnerait tout pour qu’il se développe du mieux possible et qu’il accède à ce pouvoir de répondre de notre situation globale, alors pourquoi ne pas le faire pour soi? Pour tous ceux qui nous entourent? Charité bien ordonnée commence par soi même et dans ce cas, nous sommes tous en grand manque d’amour. Et à mon humble avis, c’est cela qui nous enchaîne dans une vie de souffrance, d’agressivité et d’isolement. Alors, si on commençait par souffler un coup et chercher à s’aimer un peu plus, rien qu’un peu, tel que nous sommes sans juger et sans punir? Juste aimer le nouveau né au fond de soi et accepter qu’il est responsable mais non coupable, lui donner la force vive d’avancer sereinement dans la vie? Pour soi-même et pour le monde. Un tout petit effort pour commencer. Et puis, nous n’avons plus vraiment le choix: nous sommes tous dans la même galère et c’est ensemble que nous l’empêcherons de couler.

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