Aujourd’hui, je vous propose une analyse du livre de Starhawk, activiste écoféministe Américaine, Rêver l’obscur. Dans le cadre de mon Master, j’ai suivi un cours intitulé « Philosophie de l’environnement » encadré par Émilie Hache, philosophe et spécialiste française du mouvement écoféministe, grâce à qui j’ai eu l’occasion de faire ce travail. Je vous le livre aujourd’hui, j’espère que cette « fiche de lecture » orientée vous donnera envie de lire l’intégralité de Rêver l’obscur.

« Ce livre tente de relier le spirituel et le politique, ou plutôt d’accéder à un espace au sein duquel cette séparation n’existe pas, où les histoires de dualité que nous raconte notre culture ne nous vouent plus à répéter les même vieux scénarios ». Ceci est la première phrase du prologue de Rêver l’obscur de Starhawk et condense de manière éblouissante le message qu’il délivre. « Ce livre a pour premier sujet le pouvoir » ainsi que de magie ou « l’art de faire appel au pouvoir-du-dedans et de l’utiliser pour nous transformer, […] pour résister à la destruction à laquelle ceux qui détiennent le pouvoir-sur sont en train de vouer le monde ». Écrit au début des années 80, alors que Reagan est au pouvoir et que la menace d’une guerre nucléaire généralisée était au plus haut, Rêver l’obscur est un message d’espérance pour l’humanité. Il nous invite à nous repositionner dans un monde où l’on ne pense que de manière duelle. Il y a les bons et il y a les méchants, il y a les hommes et les femmes, il y a la nature et la culture…Il y a la vie et il y a la mort mais notre monde a tendance à les oublier tous les deux. Dès le prologue, Starhawk entrevoit un espace de possible, une dimension omise où ces séparations n’existeraient pas et qui laisserait la place pour rêver un monde autre. Et en premier lieu, avant d’envisager ce troisième lieu fécond, il faut d’abord comprendre ce que signifie rêver. Il va falloir s’abstraire de la logique mécaniste à laquelle nous sommes habitués et assumer qu’il existe des manières de penser et de ressentir le monde qui sont au-delà de nos facultés rationnelles. Ici, nous ne parlons pas du rêve freudien témoin d’une activité psychique qu’il est nécessaire d’analyser, ni de l’illusion dans laquelle nous nous berçons pour oublier la réalité du quotidien. Dans ce contexte, le rêve est celui du chamane, c’est un rêve actif, un rêve créateur que nous avons le pouvoir de transformer par le désir et la volonté. Il est un outil de perfectionnement du monde accessible à tous. Ce rêve n’est pas le fait de nos nuits mais bien de la totalité de nos vies, il s’incarne dans la moindre des actions que nous allons mettre en œuvre pour transformer notre réalité.

Le rêve est habituellement pensé comme appartenant à la nuit, ce qui se voit sous les paupières closes à l’abri de la lumière du jour. Il est déjà dans l’ombre. Si rêver fait déjà partie de la nuit, que signifie « rêver l’obscur » ? Starhawk se considère comme une sorcière et notre inconscient pointe immédiatement la relation entre l’occulte (ce qui est caché), l’ombre (ce qui est projeté quand la lumière est arrêtée) et l’obscurité (l’absence de visibilité). Une sorcière appartient à cet ensemble, elle y évolue car elle n’a pas peur du noir. Et rêver l’obscur, c’est justement faire la lumière sur cette partie de nous qui nous effraie tant et que l’on appelle notre part sombre. Rêver l’obscur, c’est avoir le courage de regarder ce qui nous fait peur, de lui apporter un peu de lumière pour réaliser qu’au final, ce n’était qu’une ombre sans réalité propre. Depuis tout petit nous avons peur du noir, nous apprenons aux enfants à éviter cette peur en gardant une veilleuse la nuit et à l’affronter petit à petit en l’y accompagnant. « Papa et maman sont là, juste à côté » : cette pensée réconfortante aide l’enfant à ouvrir les yeux dans le noir, à visualiser les ombres et à ne plus y voir des monstres mais simplement ses jouets qui ne reçoivent plus la lumière du jour. Ce noir, c’est aussi le monde de l’inconnu, de l’incompréhensible, c’est la mort que nous ne voulons pas regarder et qui pourtant appartient au grand cercle de la vie. Et dans son ouvrage, Starhawk nous invite à un voyage : examiner nos peurs les plus profondes et les envisager comme des outils pour transformer un monde toxique qu’il est indispensable de changer. L’obscurité est réhabilitée, la peur du noir, la peur de soi-même devient un moteur pour une guérison de soi avant de s’étendre à notre environnement et à l’intégralité de la communauté « vie ».

Justement, cette idée de groupe, de communauté est un aspect essentiel de Rêver l’obscur car l’auteur rappelle en permanence que personne n’est seul dans la vie. Toute une partie du livre développe les rituels magiques de guérison personnelle et de prise de pouvoir-du-dedans par le biais de la relation à la Grande Déesse notamment, et bien entendu par le rêve. Ce qui nous paraît le plus intime, un songe qui se développe dans notre tête, au cours de nos nuits où nous faisons normalement face à notre solitude la plus terrifiante, Starhawk nous montre au contraire qu’il est l’occasion de se rapprocher des autres. Rêver l’obscur ne se fait pas tout seul, il se fait au sein d’une communauté où le rêve se construit. Encore une fois, j’insiste sur son éminente différence avec l’illusion qui est celle que nous projetons lorsque nous nous disons par exemple « Je rêve de devenir aussi connue que Beyoncé ». Nous passons notre temps à « rêver » de ce genre de choses « Ah si j’étais riche… », « Ah si j’étais beau… », « Ah si j’étais autrement… » qui ne sont au final que des illusions dont nous nous berçons pour éviter de regarder la réalité en face et continuer à croire en la légitimité de la société dans laquelle nous progressons et qui nous impose ces rêves. Ils ne nous appartiennent pas, ils sont ceux de la culture dominante, qui font espérer à ceux qui veulent y croire qu’un jour ils feront partie de l’élite. Cette illusion quand elle n’aboutit pas est source d’humiliation, l’instrument favori de la culture dominante pour contrôler ses membres. Et rêver l’obscur est tout le contraire de ce songe asservissant.

Comment parvenir à la réalisation de ce rêve ? Le début du chapitre 5 nous en donne la clé : grâce à la magie. « La magie a souvent été pensée comme l’art de faire devenir vrais les rêves ; l’art de réaliser les visions. […] Nous devons avoir de nouvelles images à l’esprit. » Ces nouvelles images, nous devons les créer ensemble, les visualiser au sein d’un groupe pour qu’elles prennent forme. C’est là que le rituel devient crucial : par la préparation mentale et physique, et par l’évocation des images nous parvenons à donner corps à ce qui n’était que pensée. Or le groupe en se connectant à la Grande Déesse et en mettant en marche le cône de pouvoir (énergie prise à la terre circulant entre les participants puis remise à la terre) permet à la pensée de devenir créatrice, de prendre vie et de se matérialiser dans des projets collectifs. L’énergie que le groupe est capable de faire monter est bien plus puissante que ce qu’un seul membre peut faire, un peu à l’image de l’intelligence collective plus grande que la somme des intelligences individuelles. Et c’est le rituel qui permet aux membres du groupe de se mettre dans les conditions nécessaires à la montée de l’énergie collective.

C’est une expérience ésotérique qu’il est difficile de communiquer d’un point de vue totalement rationnel d’où la mise en garde qui a été faite plus avant. Car ce livre parle de magie, de sorcières, de pouvoirs, de Grande Déesse et de Dieu Cornu, tout un vocabulaire banni du langage occidental car il fait peur. « Ce sont des mots dérangeants », page 67. Au mieux, ceux qui osent l’utiliser sont méprisés, ce sont des païens qui ne croient pas en la toute puissance de la culture dominante émancipatrice. Amen. Au pire, ils sont dangereux, ce sont les adeptes d’une secte qui à l’instar des nazis veulent donner une dimension paranormale à notre vie quotidienne si bien régulée par le marché et la finance. Ces mots et leurs usagers n’ont pas leur place dans notre monde. Et comme l’appendice A l’a si bien détaillé, les sorcières n’ont pas leur place dans le monde capitaliste. D’ailleurs, le terme sorcière est extrêmement puissant de par l’histoire qu’il porte, les connotations qu’on lui attribue, les peurs, les a priori, et parce qu’il fait appel à quelque chose qui vient de beaucoup plus loin que la culture aseptisée dans laquelle nous baignons.

Les mots sont le pouvoir. Nommer un monstre permet de le faire disparaître, inscrire sur son front le nom de Dieu donne la vie au Golem et effacer une lettre le rend inerte, mettre un nom sur une émotion permet de se l’approprier puis de l’utiliser pour se transformer. Et plus ils sont clairs, simples, plus ils sont puissants. Il portent en eux le pouvoir de l’immanence. Elle est l’opposé de la transcendance, elle est le « là et tout de suite » contre le « là-bas, plus tard ». La pensée de l’immanence est au cœur de la « religion » de la Grande Déesse. « Les noms font corps avec des manières de penser ». Elle ne dit pas dans l’esprit ou l’idée mais bien corps car la matière, la chair est ce par quoi tout existe. Cette magie définie comme « l’art de changer la conscience à volonté » est très loin des potions magiques et des invocations démoniaques sensées prendre le pouvoir sur quelqu’un. Cette magie-là permet de se libérer, de se reconnecter à son être vrai et profond, il est ce que Starhawk désigne comme l’immanence ou la Déesse qui porte un pouvoir de création, d’union, de connexion, de guérison et de nutrition. Le pouvoir-du-dedans. C’est le pouvoir contenu dans la graine avant de germer, celui de l’enfant qui grandit, de la pensée qui crée un pouvoir de maternité, non au sens d’un pouvoir qui serait uniquement accessible aux femmes parturientes mais bien ce qui complété de la paternité donne la vie. Un pouvoir de l’intérieur, utérin, de l’obscur. Rêver l’obscur est donc aussi se réapproprier le pouvoir de vie que nous avons tous au fond de nous, un pouvoir de création, de génération qui dépasse le fait de donner la vie car il est création pure. Rêver l’obscur c’est transformer la domination en génération.

Ce pouvoir se réalise dans la chair et la sexualité est un pan important de l’ouvrage. « Tous les actes d’amour et de plaisir sont mes rituels » dit la Déesse (page 216). Il ne faut pas oublier que le sous titre est Femmes, magie et politique, et qu’il résume parfaitement ce dont il traite. Pour le moment, nous avons surtout parlé du côté « magique » de l’œuvre, et il est temps désormais de parler de celles qui la pratiquent : les femmes. Nous avons évoqué les sorcières et la maternité nous n’avions donc pas tout à fait éludé la question et il faut reconnaître que ce livre et surtout son auteur sont des références du mouvement écoféministe dans le monde. Disons que dans le monde occidental, les femmes et la nature ont été associées principalement pour les dévaloriser l’une l’autre et que les femmes, de par leur position sociale et la domination à laquelle elles sont soumises ont plus de facilité à voir ce lien de dévalorisation commune. Certaines femmes comme Starhawk ont cherché, en se regroupant dans une pratique politique féministe et « écologiste » (le mot est désormais trop dévoyé pour être utilisé proprement), à expérimenter de nouvelles formes de pouvoir et à s’émanciper d’une culture dominatrice ayant pour valeurs fondamentales des schémas destructeurs. Ces femmes œuvrent pour la vie. Dans cette culture, les femmes ont un rôle générateur et leur sexualité est contrôlée par d’autres qu’elles mêmes. Par exemple l’église catholique en interdisant la contraception ou certains pays en pénalisant l’avortement forcent les femmes à assumer des grossesses non voulues et les contraignent à vivre une vie dont elles ne voulaient pas. Elles les privent d’une partie de leur humanité et forcent des enfants à naître dans des conditions où ils ne pourront recevoir tout ce dont ils ont besoin pour grandir sereinement. C’est une fabrique de la misère, celle des femmes et des générations futures. Et ces enfants qui ne recevront que la pauvreté et l’humiliation de leur condition en héritage auront encore plus envie de rêver de s’en extirper par l’illusion que leur fournit la culture dominante, en consommant en excès et en cherchant à faire partie des dominants. Or, les places sont chères là haut et très bien gardées. D’ailleurs, ceux qui y sont ont tellement peur de s’en voir bannis qu’ils font tout en leur pouvoir(-sur) pour s’y accrocher. Et les femmes qui cherchent à atteindre ces sommets se voient irrémédiablement opposer leur sexe comme preuve de non conformité à la place désirée. Elles ne sont pas de ce monde et doivent se conformer à leur rôle. Et comme faire des enfants est leur seule valeur dans ce monde, elles n’ont d’autre choix que de procréer pour pouvoir exister au sein de la société à travers leur progéniture. Les femmes, dans ce monde, ne servent qu’à faire de nouveaux petits consommateurs qui eux-mêmes en feront d’autres et ainsi de suite. Une femme qui n’a pas d’enfant est un parasite : elle vole le travail des hommes et ne fait pas ce pour quoi ce monde la destine. La culture dominante contrôle la sexualité de la femme comme elle contrôle tout ce qui pourrait ressembler à espace d’émancipation et de liberté pour chacune. Ainsi, une femme homosexuelle est ce qu’il y a de plus redoutable pour cette culture : elle prend possession de sa sexualité pour en faire profiter celles qui n’ont pas le pouvoir de générer avec elle. Elle prive deux fois les hommes d’un plaisir qui leur est dû : celui du corps de la femme et celui de procréer.

La pensée écoféministe remet la sexualité dans une dynamique d’empowerment et non d’oppression comme c’est le cas dans la société occidentale. Le sexe est une source de pouvoir, cela n’est pas nouveau en revanche, ce qui l’est c’est qu’il est une possibilité pour chacun.e de reprendre le contrôle sur son soi et de prendre le pouvoir-du-dedans. Le sexe est une énergie, elle fonctionne un peu comme l’électricité : circulation de flux d’un pôle vers un autre. Et cette fluidité, l’accumulation charge, de tension érotique d’un membre vers l’autre qui crée la dynamique sexuelle. « Les courants de polarité sont des forces très puissantes, et la formation magique consiste notamment à apprendre à reconnaître et à canaliser ces courants » (page 223). Et cette polarité peut se retrouver entre deux (ou plus) personnes différentes qui font circuler cette énergie mais aussi en une seule personne qui apprend à s’aimer. La prise du pouvoir-du-dedans passe aussi par la réappropriation de son propre corps, l’accepter tel qu’il est, l’aimer, le désirer, le toucher, le caresser, se donner tout l’amour auquel nous avons le droit. Depuis la tendre enfance, les femmes apprennent que leur corps ne vaut quelque chose que dans le désir de l’homme et qu’il est primordial qu’il suive une esthétique, un canon bien précis pour susciter l’excitation et la jouissance masculines. Et personne n’enseigne aux filles qu’un corps aimé de soi vaut bien plus que le corps d’une autre auquel on souhaite ressembler. Encore, nous retrouvons l’illusion véhiculée par la culture dominante et qui enferme ses membres dans une spirale de désirs inaccessibles et inassouvis, générant frustration et besoin d’assouvissement de ses pulsions agressives en dominant sur les plus faibles permettant de transformer cette colère insupportable en quelque chose qui ressemblerait à l’illusion imposée. Et le corps des femmes est l’objet parfait pour satisfaire ces pulsions irrépressibles. Comme exprimé dans l’appendice A, il est plus facile de s’en prendre à plus faible que ce soit plutôt « que d’admettre sa propre impuissance ». Car là est bien le nœud du problème : l’impossibilité d’exister dans un monde où le pouvoir-sur domine alors essayer de l’exercer sur d’autre comme on le subit, plutôt que de partir dans une dynamique inverse où l’on reprendrait possession de soi par le pouvoir-du-dedans. C’est afin de lutter contre cette image nocive et surtout complètement fausse qu’il est impératif que les femmes, dans leur processus de transformation, de guérison et de prise de pouvoir-du-dedans se réapproprient leur corps dans leur sexualité, dans leur humanité et dans leur unicité. « La sexualité est sacrée, […] quand elle est valeur, elle ne devient pas une obsession » (page 89).

Là où cette histoire de polarité est intéressante c’est parce que, d’une certaine manière, elle permet de sortir de la dualité dont nous parlons depuis le début de l’ouvrage. Le monde occidental est basé sur ces oppositions et le but de Starhawk est de trouver un espace autre qui permettrait à une nouvelle réalité de s’épanouir. La circulation de l’énergie d’un pôle vers un autre n’est pas un aller-retour mais une sphère parfaite, où tous les points sont équidistants du centre. Ceci nous permet de sortir des la dualité plane pour entrer dans une troisième dimension dans laquelle on prend de la hauteur, de la profondeur dans le cas de la plongée vers l’obscurité. La magie du sexe permet alors d’entrer dans cette dimension en dehors de la dualité primaire du monde qui nous entoure et par là, de prendre possession du « pouvoir de guérir, d’apprendre, de créer » (page 220). La plongée vers l’obscurité à laquelle nous invite Starhawk est la condition impérative pour refuser la domination exercée par notre société, de se libérer de son oppression, du contrôle obsessionnel de ses membres sur eux-mêmes et sur tout ce qui dérange. « Retrouver son pouvoir personnel nous donne le courage de demander un changement à la base du pouvoir de la société » (page 127). Ce pouvoir personnel se découvre aussi et peut-être même surtout par le partage avec la communauté. Comme nous l’avons dit précédemment, aller explorer ce noir au fond de nous même est effrayant et nécessite un accompagnement, ce que fait la communauté, le convent, le groupe qui pratique la magie. Et il s’avère que le premier principe de la magie est « toutes les choses sont interconnectées » (page 93). Mais pour ce, il faut faire confiance : c’est un premier pas pour se débarrasser de la peur. Cette peur nous entrave, elle est l’outil ultime du pouvoir-sur. Et en nous détachant progressivement de la crainte qu’elle nous inspire, nous prenons conscience de notre responsabilité collective dans l’instant et dans notre environnement, dans le monde entier de par ce principe premier d’interconnexion. Puisque mes actions, mes choix influent sur la vie d’autrui, alors j’en suis responsable et je dois faire en conséquence, même si je ne suis évidemment pas responsable de tout. Nous le sommes tous en substance, nous devons partager aussi cette responsabilité. Tout remettre en relation à commencer par la vie avec tous ses composants : nous, les êtres vivants, l’inerte, l’environnement, les forces physiques, mais aussi la mort qui par la putréfaction, la décomposition et la digestion recyclera ce qui n’est plus pour créer à nouveau. Notre monde oublie que c’est la mort qui nourrit la vie, que c’est de la disparition d’un être qu’un autre peut venir au monde et c’est cela aussi prendre sa part de responsabilité dans la vie. C’est admettre que les énergies montent puis descendent, que tous les être vivants grandissent puis périssent, que ce cycle est immuable et qu’il est indispensable. Il ne s’agit pas d’une dualité, bien au contraire, ce sont des composants de la sphère parfaite citée précédemment, ils sont dans l’espace entre les oppositions. La vie est sacrée, la mort est sacrée, elles sont interconnectées comme nous.

Tout ceci n’est possible qu’en sortant de la « culture de la mise à distance », celle qui nous incite à « nous voir nous-mêmes à l’écart du monde » et à le voir « comme constitué de parties divisées, isolées, sans vie » (page 40). Celle qui fonctionne grâce au pouvoir-sur, qui violente, qui menace, qui opprime, celle basée sur des transformations ayant eu lieu depuis la Renaissance et qui ont « servi avantageusement les classes montantes professionnelles argentées et ont rendu possible l’exploitation brutale, extensive et irresponsable des femmes, des travailleurs et de la nature » (page 281). Cette culture nous assigne des rôles toxiques car ils ne permettent à aucun de ses membres d’exprimer sa vitalité véritable. Notre premier devoir est de faire acte de justice envers soi-même, de reprendre sa place dans le cercle de la vie non en tant que générateur mais que créateur. Cette justice se met en œuvre quand nous prenons conscience de notre responsabilité quant à l’état de la vie qui nous entoure : l’environnement, la campagne, les animaux, notre société, les enfants… Tout ce qui fait notre monde vivant et qui dépérit. Car tout est interconnecté. Le premier acte sera d’aller vers le changement, vers un monde de l’immanence basé sur l’intégrité et mis en œuvre par le rêve commun. Et comment procéder ? Aller contre la peur ne sert à rien, c’est la nourrir, lui donner de la force supplémentaire. Il faut au contraire s’appuyer sur ce qui nous relie tous, sur la base de la vie, sur ce qui qui fait que nous sommes reliés. Il s’agit d’« un amour pour le monde tout entier, éternellement en train de se créer lui-même, un amour pour la lumière et la mystérieuse obscurité, et un amour en colère contre tout ce qui diminuerait la beauté indescriptible du monde » (page 93). Se réapproprier ses émotions par le pouvoir des mots, les transformer par l’amour immanent, en faire le terreau d’un monde plus juste pour tout le vivant dont nous faisons partie intégrante. Arrêter de séparer, se lier par la communauté à soi et aux autres, se réparer et réparer notre relation au vivant. Le but n’a jamais été de sauver le monde : il survivra bien sans nous. En revanche, il faut réintégrer le vivant et rééquilibrer notre rapport au monde pour arrêter de détruire notre environnement. C’est l’urgence à laquelle ont répondu les écoféministes dans leurs premières luttes : un danger de mort imminent, une volonté de sauvegarder la vie, la peur de voir leurs enfants être la dernière génération humaine. Et c’est alors qu’elles ont décidé, par l’action politique, la magie, le tissage et d’autres actes de transformer les choses. «  Nous pouvons nous réapproprier le pouvoir de donner forme à nous-mêmes et au monde autour de nous » (page 93). Transformer la colère en volonté, la mettre en action par l’amour condensé par les rituels à la Grande Déesse, changer de manière de penser, reprendre possession de son plaisir, de sa valeur, danser, chanter, rire, approfondir sa capacité de joie, comprendre les mystères et agir politiquement pour changer de paradigme. Réaliser ses vision, rêver l’obscur.

« Et nous ne sommes pas, en vérité, à distance de ce monde. Nous faisons partie du cercle. […]

Il est encore temps de choisir ce pouvoir là » (pages 51-52).

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